ANALYSES

Égypte : les leçons du mouvement de contestation du régime

Interview
1 octobre 2019
Le point de vue de Didier Billion


Les manifestations de septembre en Égypte ont révélé une face du pays très opposée à al-Sissi. La forte répression du pouvoir contre les manifestants participe à un clivage de la société, déjà fracturée par les problèmes socio-économiques. Dans ce contexte, quel est l’avenir de l’Égypte du président al-Sissi ? Le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

 

Quelles leçons peut-on tirer des manifestations réprimées en Égypte par le pouvoir en place ? Les personnalités qui ont émergé lors de ces manifestations, à l’image de l’entrepreneur Mohamed Ali exilé en Espagne, constituent-elles une opposition crédible et porteuse d’espoir pour un changement de régime ?

Le fait qu’il y ait effectivement eu des mouvements de manifestations dans plusieurs villes du pays le 20 septembre après l’appel de Mohamed Ali ne doit pas fausser l’analyse. Il y a incontestablement en Égypte une forte exacerbation des ressentiments à l’égard du pouvoir en place et le fait que l’appel d’un homme à manifester suffise pour que des milliers de personnes descendent dans la rue est révélateur des tensions qui prévalent dans le pays. Pour autant, un homme seul, vivant en exil en Espagne et n’ayant pas de base sociale, se cantonnant pour l’instant à dénoncer la corruption, bien réelle au demeurant, a peu de chance d’incarner une opposition crédible et pérenne face au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi. C’est pourquoi il faut prendre garde à ne pas surinterpréter l’importance de cet homme même si son appel à manifester a rencontré un écho réel au sein d’une partie de la population. Il a d’ailleurs appelé à une nouvelle manifestation, cette fois-ci le 27 septembre – la marche du million – qui, cette fois, a rassemblé très peu de manifestants. Certes, la brutale répression du régime entre les 20 et 27 septembre – probablement près de 2000 arrestations – et la fébrilité des forces de l’ordre le 27 septembre, qui ont par exemple bouclé la symbolique place Tahrir et ses principales voies d’accès, ont été très dissuasives. Pour autant, un homme seul sans parti ni base militante ne parviendra pas à remobiliser la population égyptienne sur des mots d’ordre précis et des thèmes ciblés.

En réalité, la seule force d’opposition qui existe encore en dépit de la répression qui s’est abattue à leur encontre depuis 2013, sont les Frères musulmans. Ils restent une organisation qui a des ramifications dans toutes les strates de la société. Environ 40 000 de ses membres sont actuellement emprisonnés et l’organisation est considérée comme terroriste depuis décembre 2013. Ils ne sont donc pas en mesure actuellement de mobiliser des mouvements de protestation. Pour autant, c’est la seule force d’opposition, potentielle, digne de ce nom. Les libéraux et les démocrates, critiques à l’égard du pouvoir et eux aussi touchés par la répression, sont profondément divisés et ne possèdent pas de base sociale.

Les mouvements d’opposition vont se reconstituer et se réorganiser dans des formes et à des rythmes que nul ne peut prévoir à ce stade. Mais, pour l’heure, demeure un vide politique sans force d’opposition crédible et efficiente susceptible de contester le pouvoir et de proposer une alternative.

 

Principale assise du pouvoir, l’armée est-elle entièrement fidèle au président al-Sissi ou existe-t-il des voix divergentes qui pourraient lui nuire ?

Pour l’instant, l’armée lui est fidèle. Abdel Fattah al-Sissi est issu de ses rangs, comme tous les chefs d’État qui ont dirigé l’Égypte depuis l’indépendance, à l’exception du président Morsi, issu des Frères musulmans, seul président égyptien à avoir été élu dans des conditions démocratiques mais chassé par un coup d’État organisé par l’institution militaire en 2013. Aujourd’hui, l’armée est un puissant soutien au président-maréchal au pouvoir considérant qu’il est l’homme de la situation, à même de faire régner un ordre policier, militaire et sécuritaire efficace en défense de leurs intérêts corporatistes. L’une des caractéristiques de l’institution militaire égyptienne est d’être totalement insérée dans le tissu économique, une partie des membres actuels et/ou anciens de l’état-major et d’officiers supérieurs y ayant de forts intérêts matériels. Ils profitent ainsi largement de la situation qui prévaut aujourd’hui. Soutenir al-Sissi revient à défendre leurs prérogatives et privilèges personnels.

Ces militaires ont aussi une défiance à l’égard du libéralisme économique et de l’ouverture du marché égyptien aux capitaux étrangers, et Abdel Fattah al-Sissi prend des décisions conformes à leurs aspirations. Cette situation risque, à terme, d’accroître les tensions entre l’institution militaire et des entrepreneurs privés qui considèrent qu’ils sont systématiquement désavantagés dans l’attribution des marchés publics. Cela signifie que ces entrepreneurs privés retirent tendanciellement leurs capitaux du marché égyptien pour les placer à l’étranger ou dans des valeurs refuges comme l’immobilier.

Il y a probablement des lignes de faille au sein de l’armée, mais en Égypte comme dans beaucoup d’autres pays, l’armée reste la grande muette et il est difficile, voire impossible, de connaître les éventuelles divergences qui peuvent y exister. Si al-Sissi a malgré tout réorganisé les services de sécurité liés à l’armée il y a deux ans, elle est aujourd’hui un ferme soutien au pouvoir en place.

 

Les grands projets de rénovation de l’Égypte lancés par al-Sissi, comme l’élargissement du canal de Suez ou la modernisation massive du Caire, peuvent-ils à terme aider le président et sa popularité ? Peuvent-ils concourir à une relance économique du pays qui peine à être visible ?

Ces grands travaux ne correspondent pas nécessairement aux véritables besoins de l’économie égyptienne aujourd’hui. Al-Sissi a souhaité doubler la taille du canal de Suez au moment où le trafic est en réduction ; il a également décidé de construire une deuxième capitale à quelques kilomètres du Caire historique, de manière à désengorger cette ville d’une vingtaine de millions d’habitants qui en a certes bien besoin, mais dont il n’apparait pas certain que ce fut une priorité.

Aujourd’hui, l’économie égyptienne a surtout besoin de se diversifier et de créer une croissance inclusive qui fait toujours défaut. Elle fait face à des défis structurels, liés à la corruption, à son manque de diversification, à la main mise de l’institution militaire et se trouve soumise à des tensions et contradictions extrêmement vives. Le pays a dû recourir à des emprunts au FMI en 2016 – 12 milliards de dollars sur 3 ans – qui l’a obligé à mettre en œuvre des mesures drastiques en contrepartie : imposition de la TVA, baisse des subventions sur des produits de base, dévaluation de la monnaie de près de 50 %, suscitant de forts mécontentements. Un tiers de la population égyptienne se situe en dessous du seuil de pauvreté. Certains économistes évaluent à environ 50 % du PIB le poids du secteur informel.

Au vu de la paupérisation de la société égyptienne qui n’épargne que la bourgeoisie et l’institution militaire, on peut craindre que sous des formes que l’on ne peut prévoir à ce jour, l’avenir de l’Égypte, dans les mois et les années à venir, soit ponctué par de nouvelles révoltes.
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