ANALYSES

La longue marche de Matteo Renzi

Tribune
5 mai 2017
Matteo Renzi avait successivement démissionné de son poste de président du Conseil italien, à la suite du rejet de son projet de réforme constitutionnelle ; puis de celui de secrétaire du Parti démocrate (PD). Il a réussi un premier retour dimanche 30 avril 2017 en remportant encore plus largement qu’attendu (70 %) les primaires de la formation de centre-gauche.

Le 4 décembre 2016, en effet, les Italiens avaient largement voté « non » à la réforme de la Constitution entrée en vigueur en 1948. Outre leur attachement à un texte issu de la lutte contre le fascisme, ils avaient plus généralement condamné l’exercice de M. Renzi, président du Conseil depuis février 2014, ainsi que son style politique et sa logique de personnalisation du pouvoir. « Mère de toutes les batailles », le projet visait à réduire les pouvoirs du Sénat pour mettre fin au système de bicamérisme égalitaire et à recentraliser certaines prérogatives régionales. Il devait consacrer un processus plus large de réformes, qui n’ont toutefois pas eu les effets escomptés. Celle de l’enseignement, par exemple, a été très impopulaire. Et urtout, celle du marché du travail, le « Jobs Act », s’est rapidement essoufflée, ne parvenant pas à incarner une réponse sérieuse à la crise et à la précarité croissante. Le chômage a même progressé entre fin 2015 et fin 2016, alors que les exonérations de charges pour les employeurs prévues par la loi étaient revues à la baisse.

Un point de départ et un point d’arrivée

Le départ de M. Renzi de la direction du Parti démocrate, en février 2017, s’est inscrit dans la séquence ouverte par cet échec référendaire. Le président du Conseil avait très tôt déclaré qu’il démissionnerait en cas de rejet de son projet de réforme constitutionnelle, contribuant à personnaliser le scrutin. Au cours de la campagne, il a suscité une importante opposition, jusque dans les rangs de sa formation politique. En effet, certains parlementaires démocrates se sont prononcés en faveur du « non », après avoir pourtant voté le texte lors de son examen au Parlement. Finalement, la réforme a été rejetée par 59 % des suffrages exprimés, avec une participation significative (65 %) en comparaison des dynamiques électorales précédentes. M. Renzi a donc démissionné et c’est l’un de ses proches, Paolo Gentiloni, jusque-là ministre des Affaires étrangères, qui a été nommé pour assurer la suite de la législature. Gentiloni s’appuie ainsi sur une majorité identique et quasiment la même équipe gouvernementale.

La campagne référendaire avait donc exacerbé les fractures internes au Parti démocrate, certains accusant M. Renzi d’avoir vidé la formation de son contenu démocratique. Ce dernier a fini par également démissionner de son poste de secrétaire national ; cela dans le but de provoquer l’organisation d’un congrès extraordinaire et la tenue d’élections primaires, au cours desquelles il comptait reprendre fermement la main sur le parti. Parallèlement, certaines figures ont fait scission, comme Pier Luigi Bersani - ancien secrétaire national du PD qui avait mené la campagne des élections générales de 2013 - et Massimo D’Alema, président du Conseil entre 1998 et 2000. Ils ont entraîné dans leur sillage une cinquantaine de parlementaires pour créer un Mouvement démocrate et progressiste (Articolo 1 – Movimento Democratico e Progressista, la première partie de l’appellation étant une référence explicite à la Constitution).

En cela, la large victoire de M. Renzi est tout d’abord importante car elle lui permet, après l’échec de décembre 2016, de se remettre en selle. Il importe également de rappeler que M. Renzi est un responsable politique qui n’a jamais été élu au niveau national, à l’exception donc des primaires de son parti. Il n’a effectivement jamais été parlementaire et était devenu président du Conseil après avoir remporté les primaires de 2013, poussant Enrico Letta à la démission à la suite d’une manœuvre interne au PD. Dès lors, chaque consultation électorale apparaissait comme un test de légitimité. En mai 2014, il triomphait aux élections européennes, le PD obtenant les meilleurs résultats de son histoire. En avril 2016, il semblait percevoir une sorte de consensus politique dans l’abstention des Italiens, à laquelle il avait appelé, dans le cadre d’un référendum abrogatif – qui n’avait finalement pas obtenu le quorum de participation nécessaire à sa validité – sur les forages pétroliers et gaziers en Méditerranée et en Adriatique.

M. Renzi parvient donc à reprendre la main sur son parti avec un soutien populaire significatif : il a obtenu 70 % des voix face à son ancien ministre de la Justice, Andrea Orlando (20,5 %), et au président de la région des Pouilles, Michele Emiliano (9,5 %). La participation constitue aussi un signal positif pour lui : 1,85 million de personnes se sont rendues aux urnes, ce qui est certes largement inférieur aux primaires précédentes mais au-delà des prévisions du parti. En outre, beaucoup d’observateurs considèrent qu’il s’agit d’un score important dans un contexte national marqué par une désaffection croissante à l’égard de la politique

Le premier objectif de M. Renzi est donc rempli. Le secrétaire du Parti étant celui qui mène la bataille législative, l’objectif, à terme, est bien de redevenir président du Conseil à la suite des prochaines élections générales. Ces dernières doivent normalement se tenir début 2018. Voilà donc, pour l’heure, un point de départ et un point d’arrivée. Dans cet entre-deux, toutefois, c’est bien le flou qui semble dominer.

Une course incertaine

La première incertitude – et le premier défi pour M. Renzi – est d’ordre technique : il s’agit de trouver un accord avec les autres formations politiques sur une loi électorale et un mode de scrutin acceptable. En effet, la loi électorale dont est issu le Parlement actuel, élu en 2013, a été déclarée inconstitutionnelle par la Cour constitutionnelle la même année. Cette Cour a aussi en partie invalidé la loi qui s’inscrivait dans le cadre de la réforme constitutionnelle proposée par M. Renzi, qui par ailleurs ne concernait pas le Sénat, amené à être réduit à un rôle d’assemblée consultative. Désormais, le Parti démocrate travaille sur un système proportionnel inspiré de l’Allemagne, avec un seuil électoral de 5 %.

La deuxième incertitude est d’ordre tactique : si la législature actuelle arrive à son terme en février 2018, M. Renzi n’a toutefois pas totalement renoncé à la tenue d’élections anticipées. Il faudrait pour cela que le président de la République, Sergio Mattarella, procède à la dissolution des deux chambres parlementaires. Dans cette perspective, il pourrait s’agir de voter dès cet automne ; une tentation qui renvoie à plusieurs dynamiques. À l’étranger, M. Renzi compte sur le phénomène Emmanuel Macron en France, avec qui il partage l’idée du « réformisme » comme rempart contre le « populisme » et réponse à la crise. D’un point de vue interne, il espère pouvoir s’appuyer sur sa « base électorale » des élections européennes de 2014 et du référendum de 2016 – 41 % des voix à chaque fois –, dont il semble craindre que le temps n’érode. En effet, le gouvernement Gentiloni est confronté à un grand nombre de dossiers complexes, parmi lesquels une menace européenne de procédure de déficit excessif ; la mise sous administration extraordinaire de la compagnie aérienne Alitalia ; ou le plan de sauvetage de la banque Monte dei Paschi di Siena. Surtout, à l’automne doit être approuvée la loi de finances : des élections anticipées pourraient alors permettre de voter avant que ne se fassent sentir les effets de nouvelles mesures d’austérité. Par ailleurs, le Parti démocrate pourrait enregistrer un nouveau recul à l’occasion des élections administratives qui se tiendront en juin dans certaines villes, provinces et régions.

Car là apparaît la troisième incertitude, celle-ci d’ordre politique : le Mouvement 5 étoiles, sorti renforcé du référendum de décembre 2016, est désormais le premier parti de la péninsule dans les intentions de vote. Il a également démontré l’an passé qu’il était capable de remporter des scrutins significatifs, ainsi des municipales à Rome et, plus surprenant, à Turin – au-delà d’expériences de gestion pour le moins contrastées. Le mouvement devrait faire connaître son programme de gouvernement d’ici le mois de juillet et élire les personnalités de sa potentielle équipe gouvernementale en septembre. Enfin, M. Renzi devra opérer un travail de rassemblement au sein du Parti démocrate. À gauche, il devrait également probablement être concurrencé par le Mouvement des démocrates et progressistes. Ce dernier a encore besoin de temps pour s’organiser – et donc n’aurait pas forcément intérêt à la tenue d’élections anticipées – mais ne brille pas pour le moment par son dynamisme.
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