ANALYSES

Quelles seront les conséquences de la crise au Front national ?

Presse
14 décembre 2016
Interview de Jean-Yves Camus - Les Inrocks
Depuis plusieurs jours, Marine Le Pen et sa nièce s’écharpent par médias interposés sur la question de l’avortement. Le politologue et chercheur associé à l'IRIS, Jean-Yves Camus, analyse les répercussions de ces oppositions au sein du Front national, à l’orée de l’élection présidentielle de 2017.

Quelles sont les raisons qui ont poussé Marion Maréchal Le Pen à prendre cette position conservatrice et différente de celle de Marine Le Pen ?

Tout d’abord, c’est simplement que l’on affaire à deux personnes qui ont deux visions différentes des questions sociétales. C’est vraiment une question de convictions personnelles, elles n’ont pas les mêmes idées sur l’IVG et le Mariage pour tous. L’analyse de Marine Le Pen consiste à dire : face à François Fillon et à la dureté de son programme économique et social, un boulevard s’ouvre pour le Front national s’il réussit à incarner l’opposition des classes populaires et tous ceux qui seraient perdant du projet Fillon.

Marion Maréchal Le Pen, elle, s’appuie sur la question des valeurs du parti en disant : “nous sommes des gens de droite et il y a des fondamentaux dont ces questions sociétales”, dont, il me semble qu’elles ne pèsent pas tellement lourd en termes de nombre de voix en réalité. Car si l’on observe la composition de l’électorat frontiste aujourd’hui, notamment les couches les plus populaires de la société française, il apparaît que ce ne sont pas ceux qui se mobilisent sur la loi Veil ou la loi Taubira.

Marion Maréchal-Le Pen a donc fait ces déclarations précisément suite à la nomination de François Fillon comme candidat de la droite…

C’est incontestablement celle qui a le plus à perdre dans le choix de François Fillon, c’est la tendance qu’elle représente et qui se trouve concurrencée par une droite qui s’affirme. On ne réalise pas vraiment qu’en réalité, dans le milieu catholique de droite, traditionnel, l’impact de la candidature de François Fillon a été énorme. Il attire énormément d’électeurs qui partagent certaines idées du FN, comme sur les questions d’identité, l’immigration, le terrorisme, et l’islam. Ces gens là se disent : “Nous avons un candidat de droite qui, pour une fois, ne manie pas la langue de bois, qui vient de sortir un livre sur le terrorisme islamiste, qui a une vision à la fois libérale de l’économie et conservatrice de la société”.

Comment expliquer qu’elle cherche autant à se détacher de sa tante, peut-on parler de “rivalité” ?

Je suis plus réservé sur ce point. Il y a effectivement une tentation, dans les médias, à traduire cette différence de ligne par une opposition de personne en refaisant le fameux match Marion contre Marine… Mais il ne faut pas exagérer, Marion Maréchal-Le Pen n’a que 27 ans, elle sait bien qu’elle ne sera pas candidate à l’élection présidentielle demain, ni qu’elle va prendre la tête du parti de si tôt. Pour le moment les deux sensibilités qu’elles représentent sont avant tout complémentaires, et il faut que cela reste comme ça pour que le Front national soit au second tour.

Pour avancer, le parti a besoin de marcher sur ses deux jambes, c’est-à-dire sur les seuils d’idées que chacune de ces deux tendances représentent. Si l’une venait à disparaître, ce serait un désastre pour le parti. Quant à savoir si l’une d’entre elles ne va pas claquer la porte pour fonder un autre mouvement, c’est un non sens. Il y a eu une scission en 1998, et le Front national a mis plus de dix ans à s’en remettre. C’est quelque chose qui a considérablement marqué les esprits. Personne n’est partant pour une aventure en solo, il n’y a, à vrai dire, pas d’espace politique sur ce créneau là.

Sur BFM TV, Florian Philippot a déclaré à propos de Marion Maréchal-le Pen et ses prises de positions qu’elle est “seule” et “isolée”... Etait-ce une erreur de sa part ?

C’est une phrase de trop. Marion Maréchal-Le Pen n’est ni seule, ni isolée. Il faut bien faire la distinction entre ce qui se passe à l’intérieur du parti et ce qui se passe du côté des électeurs. Chez les électeurs, agiter le chiffon de la loi Veil et de la loi Taubira, n’est pas nécessaire. Par contre, à l’intérieur du parti, bien sûr que les gens sont de droite et qu’ils l’affirment. Marion Maréchal-Le Pen a un capital de sympathie sur ces sujets là, et pas uniquement chez les plus vieux militants.

J’irai même jusqu’à dire que, la différence de génération, qui pourrait laisser penser que la plus jeune est la plus libérale sur les questions sociétales, n’est pas valable. C’est Marine Le Pen qui est la plus libérale sur les questions sociétales, même compte-tenu de l’environnement dans lequel elle a grandi, dans les années 70-80. Alors que Marion Maréchal-Le Pen fait partie de la génération de celles et ceux qui reviennent à une forme d’affirmation identitaire et religieuse moins libérale, c’est la génération que l’on a vu au moment du Mariage pour Tous, car, oui, il n’y avait pas que des personnes de plus de 65 ans.

Ce que critique Marion Maréchal-Le Pen ici, c’est avant tout le style de gouvernance de Florian Philippot, elle lui reproche de définir tout seul la ligne du parti. Ce qui n’est pas exact, la présidente regarde tout et c’est elle qui décide in fine. Ces frictions rappellent les différences entre eux : Florian Philippot se revendique national-républicain, et ne vient pas de la famille politique, tandis que la députée du Vaucluse se définit de droite et assume ses valeurs catholiques.

Dans quelle mesure ces oppositions peuvent-elles impacter la campagne de Marine Le Pen ?

La présidente du parti a été claire à ce sujet. Elle sait que les électeurs leur reprocheront ces petites phrases s’ils continuent. S’il n’est pas mis assez rapidement un terme à ces échanges, le parti encourt un risque électoral qui peut lui coûter très cher. Un Front national divisé a moins de chance d’arriver au second tour qu’un mouvement uni. La direction du parti craint que ces tensions ne deviennent un marronnier dans les médias, et qu’au fond, la couverture médiatique de la campagne soit parasitée par la répétition d’articles à ce sujet.

Propos recueillis par Fanny Marlier
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