ANALYSES

La République et la race

Presse
23 octobre 2016
Le discours racialisé n’est plus l’apanage de l’extrême-droite. La question se pose avec acuité au moment où la société est habitée par une crispation identitaire propice à une lecture racialisée d’un «Nous» et d’une série de «Eux» mal identifiés.

En pleine campagne présidentielle de 2012, François Hollande avait estimé qu’«Il n’y a pas de place dans la République pour la race». Une assertion justifiant un engagement : supprimer le mot race dans la Constitution. Les mots ont un sens, en effet. Et pourtant. Non seulement la révision constitutionnelle n’a jamais eu lieu, mais le débat public sous son quinquennat est marqué par la diffusion d’un discours racialiste.

Ainsi, lors de la récente «alerte enlèvement» lancée dans la soirée du mardi 18 octobre, le ravisseur présumé (le père d’un bébé recherché) a été décrit - avant que la formulation ne soit rectifiée par les services du ministère de la Justice - comme un individu de «race noire». Episode anecdotique ou constitutif d’une dérive du discours public et institutionnel ? La question se pose avec acuité au moment où la société est habitée par une crispation identitaire propice à une lecture racialisée d’un «Nous» et d’une série de «Eux» mal identifiés.

Au-delà des discours, l’enjeu est idéologique. Les conceptions de l’humanité fondées sur la notion de «races humaines» et leur inégalité intrinsèque ont servi de support aux théories et législations racistes. L’idéologie nazie a prospéré sur la base du mythe aryen. Or l’idée de classifier les Hommes sur la base d’un critère biologique ou génétique n’a aucun fondement scientifique. Il existe une seule et même espèce humaine homogène, pas de «races humaines». Cette vérité scientifique vient conforter notre philosophie universaliste et républicaine qui vise depuis 1789 à nier le concept même de différences naturelles.

Pourtant, notre République est saisie d’un trouble. D’aucuns n’hésitent plus à décrire publiquement des phénomènes sociaux ou des individus sur la base de critères raciaux. Cet été, à la suite des fameux incidents sur la plage de Sisco, en Corse, le procureur de la République alors en charge de l’affaire, a qualifié les protagonistes en une présentation significative de cette dérive (au moins) discursive : selon lui, la rixe aurait opposé des membres d’«une famille maghrébine» et des «habitants du village». Le parquet n’a pas cru bon de rectifier cet exposé liminaire dans lequel les deux groupes semblent foncièrement antagonistes (Maghrébins versus villageois : la conjugaison des deux identités est comme impensable), et le premier d’entre eux est identifié en référence à ses origines ethniques supposées (faut-il rappeler la lettre de l’article 1er de la Constitution ?) …

Le discours racialisé n’est plus l’apanage de l’extrême-droite. A la fin de l’année 2015, à quelques semaines d’intervalle, Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale en exercice, et Nadine Morano, ancienne ministre de la République, se référaient à la notion de «race blanche», le premier pour qualifier l’électorat de son adversaire politique, la seconde pour définir l’identité française et mieux préciser sa définition de la nation française («ONPC», 26 septembre 2015). De telles déclarations confortent les figures médiatiques du mouvement néo-réactionnaire en passe de remporter la bataille (culturelle) des mots et des idées. L’inénarrable Eric Zemmour n’a-t-il pas estimé que Noirs et Blancs appartiennent à deux «races» distinctes et qu’il existe des «races» reconnaissables à «la couleur de peau» (Arte, 13 novembre 2008). Non contentes d’ignorer ou de rejeter l’œuvre de Claude Levi-Strauss, ces déclarations intempestives sont révélatrices du lien intrinsèque entre une représentation étriquée de l’identité française et le retour en force d’une représentation racialisée de la société française de nature à réactiver la «guerre des races» (selon l’expression de Foucault) pour mieux neutraliser la question de la lutte des classes. Les citoyens sont renvoyés à une identité présumée par un regard culturaliste et essentialiste et se trouvent réduits de la sorte à une appartenance particulière, constitutive à elle seule de leur propre identité.

Le discours racialisé structurait le langage officiel du régime de Vichy. Il n’est pas étranger pour autant à l’histoire de la République française. Censée incarner l’Age d’or de la République, la fin du XIXe siècle (du fait notamment de ses grandes lois libérales) correspond à l’instauration d’une racialisation des personnes comme l’atteste le Code de l’indigénat. Il y a même une intrication entre la pensée raciale de la fin du XIXᵉ siècle et l’idéologie républicano-coloniale de l’époque. Figure tutélaire de la IIIe République, Jules Ferry, symbolise aussi un racialisme et un colonialisme d’Etat : «Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures […] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.». Ce type de discours (tenu devant la Chambre des députés le 28 juillet 1885) a fondé la République coloniale. Que signifie aujourd’hui le retour de l’idée de race si ce n’est l’expression d’une République identitaire*?

Certes, la notion de «race» peut être un outil non négligeable dans la bataille juridique contre les discours et actes racistes. Il n’empêche, le mot est désormais par trop instrumentalisé pour admettre une banalisation qui fait écho aux pages sombres de l’histoire nationale. Si lutter contre le discours racialiste ne suffira pas à éradiquer les actes «racistes», il permettrait néanmoins d’en assécher l’une des sources essentielles.
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