ANALYSES

Visite « tweet » d’Obama en Espagne le 10 juillet 2016

Tribune
11 juillet 2016
Barak Obama, de retour du Sommet de l’OTAN qui se tenait à Varsovie, a fait une étape « tweet » à Madrid le 10 juillet 2016. Qu’un chef de l’Etat nord-américain visite l’Espagne parait aller de soi. L’Espagne n’est-elle pas amie et alliée des Etats-Unis ? La chose semble d’évidence. Pourtant, à la différence d’autres pays européens, également amis et alliés des Etats-Unis, l’Espagne ne figurait plus depuis plusieurs années sur les agendas de la Maison Blanche. Il faut remonter au 12 juin 2001 pour trouver dans les archives diplomatiques des deux pays trace de la dernière rencontre à Madrid, entre les présidents d’alors, George Bush fils, côté nord-américain, et José Maria Aznar pour la partie espagnole.

Bien sûr les quinze années écoulées n’ont pas été sans contacts entre équipes dirigeantes, que ce soit aux Etats-Unis, dans un pays tiers, voire à Madrid. Mais, jusqu’au dimanche 10 juillet 2016, les présidents des Etats-Unis avaient écarté la capitale espagnole pour s’entretenir avec leur homologue, président du gouvernement espagnol, qu’il s’agisse de José Luis Rodriguez Zapatero (socialiste), jusqu’en 2011, ou depuis lors, de Mariano Rajoy (populaire). Le 10 juillet 2016, en revanche Barak Obama avait coché sur son carnet diplomatique le Roi d’Espagne Philippe VI, le président du gouvernement, Mariano Rajoy et trois responsables politiques opposés au parti Populaire du chef de gouvernement, le socialiste Pedro Sanchez, Pablo Iglesias, coordinateur de la formation Podemos et Alberto Rivera, principal responsable du parti Ciudadanos (Citoyens).

Ce carton plein, ou quasiment plein [1] est tardif. Ce qui rend d’autant plus déconcertante la stratégie d’évitement des quinze dernières années. Ou plutôt des douze dernières années. L’origine de cette mise au piquet de l’Espagne remonte en effet à 2004. Le vainqueur des législatives espagnoles du 14 mars 2004, José Luis Rodriguez Zapatero, comme annoncé dans sa campagne électorale, avait dès les lendemains de sa prise de fonction rapatrié les troupes espagnoles qui participaient à l’occupation de l’Irak au sein d’une coalition dirigée par les Etats-Unis. Les socialistes espagnols contestaient la nécessité et la légitimité politique et morale d’une guerre voulue par George Bush pour venger d’une façon ou d’une autre la blessure nationale de l’attentat commis par Al-Qaïda aux Etats-Unis le 11 septembre 2001. Ils contestaient donc les prémices diplomatico-militaires de l’occupation de l’Irak sanctionnés aux Açores, le 16 mars 2003 entre George Bush (Etats-Unis), Tony Blair (Royaume-Uni), José manuel Durão Barroso (Portugal) et José Maria Aznar (Espagne).

De 2004 à 2007, les plus hauts responsables gouvernementaux nord-américains ont boycotté Madrid. L’ambassadeur des Etats-Unis à Madrid a pendant trois ans pratiqué la chaise vide le jour de la fête nationale espagnole. La Secrétaire d’Etat, Condoleeza Rice, a attendu trois ans pour effectuer une visite minimale en Espagne, en 2007. Il y en aura d’autres par la suite. José Luis Rodriguez Zapatero échangera quelques brèves salutations avec George Bush à l’occasion de sommets internationaux. Barak Obama, quelques semaines après sa première élection lui accorde en avril 2009 un entretien... à Prague, en marge d’un Sommet Union européenne-Etats-Unis. J-L Rodriguez Zapatero a finalement été reçu le 13 octobre 2009 à la Maison Blanche. Mariano Rajoy, son successeur à la présidence du gouvernement, a répété l’exercice en 2013, deux ans après sa prise de fonction.

Les dirigeants espagnols, socialistes comme populaires, ont multiplié les gestes en direction de Washington. Le 12 octobre 2006, jour de la fête nationale espagnole, un porte-drapeau a défilé avec la bannière des Etats-Unis. Le ministère de la Défense espagnol a autorisé en février 2007 les activités en territoire espagnol de deux services de renseignement des armées nord-américaines (le NCSI et l’OSI). En dépit de la crise économique, l’Espagne a retardé en 2009 le désengagement de ses soldats déployés au Kosovo. Elle a même accepté d’augmenter le périmètre de son corps expéditionnaire présent en Afghanistan. L’opération militaire de Libye, bien que faisant l’objet d’une interprétation libre et extensive d’une résolution de l’ONU, a été soutenue par le gouvernement espagnol. Le 13 octobre 2009, en visite à Washington, José Luis Rodriguez Zapatero annonçait que l’Espagne était disposée à accueillir quelques prisonniers du centre pénitentiaire des Etats-Unis de Guantanamo. Le 5 octobre 2011, les autorités espagnoles signaient un accord avec leurs homologues nord-américains concernant le renforcement en hommes et matériels de la présence militaire des Etats-Unis à Rota, importante base navale. Rota devenait l’une des pièces maitresses du déploiement du bouclier anti-missile des Etats-Unis en Europe, face à l’Afrique. Le 19 avril 2012, le Conseil des ministres espagnol autorisait le déploiement de 500 marines et de leur matériel sur la base de Morón, dans le Sud du pays, prépositionnés en vue d’éventuelles opérations en Afrique subsaharienne. En janvier 2013, Mariano Rajoy recevait Léon Panetta, Secrétaire à la défense des Etats-Unis. Tous deux ont félicité la France pour son initiative militaire au Mali. Le 1er juin 2015, le Secrétaire d’Etat John Kerry s’est déplacé à Madrid pour signer un amendement au traité de défense bilatéral de 1988, accordant aux Etats-Unis la possibilité de déployer 3500 hommes et 40 avions sur la base de Morón, face à l’Afrique du Nord.

Ayant fait ainsi un long acte de contrition, l’Espagne a été « récompensée ». Le 19 octobre 2015, John Kerry est revenu à Madrid pour signer une convention bilatérale mettant un terme au différend hérité de la période franquiste : la perte à Palomares, en 1966, sur la côte valencienne, d’une bombe atomique par un avion nord-américain. La brève visite protocolaire de Baraka Obama à Madrid, a quant à elle sanctionné la fin de la mise au piquet diplomatique de l’Espagne. Mais pour que les choses soient bien claires, cette visite a été encadrée par une tournée présidentielle des popotes de différents établissements militaires nord-américains en Espagne. Rota, la première des bases nord-américaines, ouverte après l’Accord signé en 1953 par les Etats-Unis avec l’Espagne franquiste, n’avait jusqu’ici jamais reçu un chef d’Etat nord-américain. Qui plus est le président du gouvernement espagnol, récompensé par une photo, s’est fait gentiment, mais publiquement, tirer les oreilles. Il a en effet été encouragé, par son « homologue » nord-américain, à faire mieux socialement dans la bonne voie économique qu’il a choisie. L’opposition n’a pas été mieux lotie. Pedro Sanchez (PSOE), Pablo Iglesias (Podemos), Albert Rivera (Ciudadanos), ont « bénéficié » de trois minutes d’onction étatsunienne, dans une salle de réunion... de la base militaire de Torrejon de Ardoz.

Rien d’étonnant si la visite effectuée par le président des Etats-Unis à Madrid, longtemps attendue, ait été traitée avec beaucoup de distance par la presse. « Visite express » est la définition la plus communément reprise par les quotidiens. Il est vrai que cette journée des dupes hispano-étasunienne, aura finalement acté le retour à la case fourches caudines d’une diplomatie espagnole qui en 2003 s’était pris les pieds dans le dossier irakien.

[1] La Gauche unie (PCE et alliés) a refusé tout contact avec un président dont elle conteste la politique extérieure. ERC (Gauche républicaine catalane) a regretté de ne pas avoir pu rencontrer Barak Obama.
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