ANALYSES

La Birmanie, en bon chemin vers la transition politique ?

Interview
11 mars 2016
Le point de vue de Olivier Guillard
Quel bilan général peut-on dresser depuis les élections législatives du mois de novembre ?
Quatre longs mois se sont écoulés depuis la spectaculaire victoire électorale du parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). Il faudra encore attendre trois nouvelles semaines avant que le prochain gouvernement à l’ADN démocratique – une première depuis plus d’un demi-siècle ! – ne prenne en charge officiellement les rênes de la nation.
Entre novembre et mars, sous la houlette d’une Aung San Suu Kyi combative et décidée à capitaliser sur le résultat univoque du scrutin, la future administration s’est employée à préparer la sensible transmission du pouvoir en ménageant autant que faire se peut l’influente et irascible institution militaire, sans le concours (fut-il minimal) de laquelle ne saurait se concevoir cette entreprise complexe.
Pendant ce temps, sur le terrain des hostilités entre guérillas ethniques armées (non-signataires de l’Accord national de cessez-le-feu du 15 octobre 2015) et forces régulières, les choses ne se sont pas orientées sur la trame apaisante espérée. Début mars, les Etats Shan (nord-est), Kachin (nord), Karen (est) et Rakhine (Arakan ; ouest) connaissent des éruptions répétées d’accrochages violents faisant leur lot de victimes, de populations déplacées, et peinant à convaincre une majorité d’acteurs ethniques (et des observateurs étrangers) des véritables intentions de l’armée (dans des régions notoirement riches en matière premières).
De fait, les avancées du processus de paix, nonobstant le lancement récent de la phase du dialogue politique (mi-janvier), n’ont guère emporté la décision ni impressionné la communauté internationale, alors que seuls huit groupes ethniques armés sur la vingtaine recensée ont à ce jour paraphé un accord de cessez-le-feu avec le gouvernement ; un texte pour l’heure davantage partiel et régional que national, nonobstant son appellation avantageuse…

Aung San Suu Kyi a finalement désigné l’un de ses proches, Htin Kyaw, pour devenir président de la Birmanie. En quoi est-ce une étape importante pour le pays ? Que cela révèle-t-il de l’intention politique de la lauréate du prix Nobel de la paix ?
La désignation par la toute-puissante cheffe de la LND – en conformité avec la Constitution en vigueur et le nouveau poids arithmétique du parti de La Dame dans les assemblées parlementaires (majorité absolue) – d’un proche au poste de vice-président (l’armée en présentera pour sa part un troisième sous peu) s’inscrit dans la logique de l’impasse constitutionnelle du moment : celle interdisant à Aung San Suu Kyi, malgré le succès de sa formation lors du scrutin de l’automne dernier, de briguer personnellement la présidence, la faute à une disposition constitutionnelle sur mesure (article 59-f) aux motifs pour le moins discutables.
Peu importe ; The Lady avait annoncé ces derniers mois que cette entrave, si elle n’était pas préalablement levée par le véto des militaires, serait contournée d’une manière ou d’une autre. Et de brandir la perspective de nommer un président par procuration (sans ambition personnelle et de confiance), aux ordres directs d’Aung San Suu Kyi (cette dernière acceptant éventuellement temporairement, dans la future administration, le portefeuille des Affaires étrangères) le temps que l’armée et l’influent senior-general Min Aung Hlaing, son patron, ne se décident à assouplir (enfin) les conditions d’éligibilité à la présidence.
Une perspective qui passe naturellement par un « arrangement » préalable avec l’institution militaire et qui se conçoit à moyen-terme (d’ici 18 à 24 mois par exemple). Sans pour autant présenter toutes les garanties pour The Lady…

Quelles sont les perspectives et les priorités du prochain premier gouvernement élu par le peuple depuis des générations ? Quelles sont les attentes des Birmans ?
Le gouvernement civil qui succédera tout prochainement à l’administration (plus martiale) Thein Sein aura de quoi s’occuper sans tarder ; c’est une feuille de route pour le moins dense et alambiquée, affligée d’une pile fournie de dossiers plus complexes et retors les uns que les autres, qui trône déjà sur le bureau du prochain chef de l’Etat et de ses collaborateurs, dont peu peuvent aujourd’hui prétendre à une longue expérience de la gestion des affaires nationales…
Le simple menu domestique suffira à éprouver la motivation et les compétences des premiers administrateurs démocratiques depuis les années soixante : poursuite-relance du processus de paix, gestion des affrontements groupes ethniques armés – armée régulière, poursuite / relance des réformes engagées en 2011 (justice, éducation, énergie, économie, santé, environnement des affaires), lutte contre la corruption, promotion d’une meilleure gouvernance, présenter une image attrayante pour les investisseurs étrangers (occidentaux également, encore hésitants pour une majorité d’entre eux à revenir sur le marché birman), etc.
Sans compter naturellement l’énergie et la diplomatie qu’il s’agira de déployer à l’endroit de l’orgueilleuse et puissante institution militaire, qui aura à cœur de préserver ses intérêts (politiques) et ses parts de marché (économiques, financières) dans cet environnement post-électoral des plus inédits pour des hommes en uniforme.
Sur le dossier extérieur, les bonnes volontés de l’administration aux couleurs rouge et or de la LND seront pareillement sollicitées sur une batterie de questions plus sensibles les unes que les autres : rapports à apaiser avec Pékin (peu à son aise face à une administration néo-démocratique), place et image de la Birmanie dans l’ASEAN, retour en grâce dans le concert des nations, contentieux avec le Bangladesh (question de l’origine et du sort des Rohingyas), relations avec Washington (avide de reprendre pied dans cette périphérie stratégique de la Chine), etc.
Ce programme substantiel mettra à l’épreuve la frêle diplomatie birmane ; ce, d’autant plus que l’armée et son agenda parfois plus divergent que convergent pourrait ne pas toujours jouer la même partition (cf. dans ses rapports vis-à-vis de la Chine notamment). Aussi, dans cette configuration délicate, l’hypothèse d’une prise en main initiale des enjeux diplomatiques de la Birmanie post-junte par sa meilleure ambassadrice nationale, l’iconique ancien Prix Nobel de la Paix (1991) – dans l’attente que lui soient confiées des responsabilités supérieures à court-moyen terme (accès à la Présidence) -, prend un certain sens.
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