ANALYSES

La Tunisie a-t-elle les moyens de résister aux djihadistes ?

Interview
9 mars 2016
Le point de vue de Béligh Nabli
Au regard des précédents attentats en Tunisie, l’attaque contre la ville de Ben Guerdane était-elle prévisible ? Pourquoi la Tunisie est-elle une cible privilégiée pour les djihadistes et que révèle cette attaque sur la réalité du réservoir tunisien de l’Etat islamique ?
Oui, cette attaque de grande envergure menée sur la ville de Ben Guerdane était prévisible. Les autorités politiques et les forces de sécurité s’y attendaient et ont tenté de s’y préparer. Non seulement le pays a subi une série d’attaques et d’attentats qui a émaillé l’année 2015, mais l’enlisement du conflit libyen ne cesse de nourrir la tension autour de la frontière commune aux deux pays. Or la ville de Ben Guerdane se situe précisément au sud-est de la Tunisie, à une trentaine de kilomètres de la frontière avec la Libye.
Si la Tunisie est prise pour cible par les djihadistes, c’est d’abord parce qu’elle symbolise une expérience politique que redoutent et rejettent les salafo-djihadistes : la possibilité pour une société arabo-musulmane de s’inscrire dans un processus de démocratisation tournant le dos au Califat et à la loi islamique, la charia. Ensuite, les djihadistes ont conscience de l’état de faiblesse de l’Etat et de la société : le premier n’a pas les moyens (financiers, militaires et humains) de garantir la sécurité de la population et du territoire national, le second est frappé par un désenchantement démocratique post-révolutionnaire. Enfin, si l’on se demande pourquoi les djihadistes privilégient la Tunisie au détriment de l’Algérie par exemple, il faut rappeler que nombre de ces djihadistes sont Tunisiens, voire originaires de la ville de Ben Guerdane.
Au sein de ces organisations djihadistes, les Tunisiens sont fortement représentés. Cette réalité n’est pas surprenante pour deux raisons. Premièrement, il existe une tradition historique des Tunisiens consistant à s’engager pour des causes supranationales : le panarabisme, hier, le panislamisme, aujourd’hui.

La Tunisie contrôle-t-elle encore sa frontière avec la Libye ? Si le Premier ministre Habib Essid considère que les forces de l’ordre ont empêché l’Etat islamique d’établir un émirat dans cette ville proche de la frontière libyenne, n’existe-t-il pas pour autant un risque que l’Etat islamique s’implante dans l’Est tunisien ?
Il existe une volonté des djihadistes de pouvoir s’ancrer sur cette portion du territoire tunisien particulièrement sensible qu’est la frontière avec la Libye. Mais il ne faut pas minorer l’effet des attaques militaires subies par les forces djihadistes de la part des forces libyennes et occidentales. Le raid américain mené le 19 février dernier contre des membres présumés de Daech, dans la ville de Sabrata, à l’ouest de Tripoli, a fait des dizaines de morts dont de nombreux djihadistes tunisiens. Outre le bilan humain, c’est l’organisation même qui s’en trouve affectée, au point de susciter sa réaction à travers cette opération d’envergure en Tunisie. On peut en effet supposer que les forces de Daech cherchent à la fois à étendre leur sphère d’influence et à s’imposer sur de nouveaux espaces de replis.

Quel serait l’impact d’une intervention militaire occidentale en Libye pour la Tunisie ?
On risquerait d’avoir une multiplication des opérations auxquelles nous avons assisté, dans une proportion et une fréquence accrues. Il y a un risque de déstabilisation d’une région à la jonction de la Tunisie, de la Libye et de l’Algérie. Cette perspective interroge la capacité de l’armée tunisienne à faire face à des milices djihadistes qui seraient dans une situation de déroute, sans perspectives, et dans une logique jusqu’au-boutiste. Il y aurait un face-à-face extrêmement dangereux pour la population civile elle-même.
Cela pose en filigrane la question de savoir si la Tunisie n’a pas besoin d’un soutien militaire plus appuyé de la part des forces arabes et occidentales, dont certaines sont déjà parties prenantes dans le conflit libyen. Autrement dit, une intervention en Libye doit s’accompagner d’un soutien renforcé à la Tunisie, eu égard à l’interdépendance des deux espaces. Il y a là une responsabilité des Occidentaux à assumer leurs discours sur « l’exemple tunisien » et ce qui s’y joue. Au-delà des discours, il y a peut-être des moyens à mettre en œuvre pour que cette expérience réussisse et qu’elle ne soit pas définitivement remise en cause par le chaos libyen, qui risque d’être renforcé à travers une intervention militaire occidentale si elle est mal préparée et non accompagnée d’une assistance d’urgence à son voisin tunisien.
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