ANALYSES

Vers une intensification des relations de la France avec les pays du Golfe ?

Interview
5 mai 2015
Le point de vue de Pascal Boniface
François Hollande est en visite officielle au Qatar et en Arabie saoudite. Le développement d’une diplomatie envers les pays du Golfe, parfois critiqués pour leurs atteintes aux droits de l’Homme et à la liberté d’expression, peut-elle être problématique pour la France ?
C’est une question qui revient très fréquemment avec une opposition parfois un peu manichéenne entre Realpolitik et droits de l’Homme. Cette question ne concerne pas uniquement les États du Golfe mais de nombreux autres pays avec lesquels la France entretient des relations sans avoir le même système politique. La France est sensible aux questions des droits de l’Homme mais ces dernières ne peuvent pas constituer l’ensemble de la politique étrangère française. La France, tout comme n’importe quel autre État, ne peut pas entretenir de relations diplomatiques et commerciales uniquement avec des pays qui seraient des démocraties certifiées observant une application totale des droits de l’Homme. Il apparait impossible de demander à un pays membre du Conseil de sécurité des Nations unies de n’avoir des relations qu’avec ses égaux. A partir du moment où la France a une industrie d’armement, l’exportation est une nécessité. Par ailleurs, on ne peut pas dire qu’il y ait un lien direct entre le statut des femmes dans les pays du Golfe et la vente de Rafale. Le refus de vendre des Rafale n’améliorerait pas sensiblement la situation des femmes et leurs droits. D’ailleurs, si la France ne les vendait pas, ce serait les États-Unis qui se précipiteraient sur le marché.
Il faut bien sûr être conscient de la situation et l’évoquer. On ne peut pas négliger les rapports annuels d’Amnesty International ou de Human Rights Watch, mais l’époque où les pays occidentaux faisaient la leçon aux autres pays est révolue. C’est désormais plus dans le dialogue que les choses se font et il est nécessaire que les sociétés bougent en interne. Un chef d’État n’est pas un responsable d’ONG. François Hollande doit prend en compte la dimension des droits de l’Homme, notamment parce qu’elle fait partie de l’ADN français, mais il ne peut pas uniquement tenir compte de cela.

La France est par ailleurs invitée, le mardi 5 mai, à participer à un sommet extraordinaire du Conseil de coopération des États arabes du Golfe, une invitation considérée comme un privilège. Selon vous, comment interpréter cette invitation ?
Effectivement, on voit qu’il y a un raffermissement des liens avec l’Arabie saoudite qui se fait sur un schéma plus général. François Hollande, en arrivant au pouvoir, estimait que Nicolas Sarkozy avait trop privilégié le Qatar et souhaitait rétablir, non pas la priorité, mais un équilibre entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe. Il a effectivement opéré ce rééquilibrage, tout en conservant des liens avec le Qatar. Cette situation est par ailleurs facilitée par la réconciliation en cours entre le Qatar et ses voisins du Golfe, le Qatar étant moins offensif qu’auparavant sur la question du soutien aux Frères musulmans ou encore sur la mise en accusation du général Al-Sissi en Egypte. On observe également que sur le dossier syrien, les Saoudiens et les Qataris ont une approche de plus en plus commune. Par ailleurs, ce rapprochement entre la France et les États du Golfe intervient aussi sur un fond plus général dans la mesure où ces derniers ont apprécié la fermeté dont Paris a fait preuve vis-à-vis de Téhéran dans la négociation 5+1 sur le programme nucléaire. La France est apparue comme étant plus intransigeante et plus désireuse d’obtenir un accord solide, tandis que les Américains ont été soupçonnés de vouloir un accord à tout prix et non pas un accord qui soit réellement capable d’empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Tous ces éléments participent au rapprochement de la France et des pays du Golfe, non seulement sur le plan stratégique, mais également sur le plan économique car de très importants contrats civils d’équipements sont en négociation. On ne peut donc pas uniquement résumer la relation entre la France et les pays du Golfe à la vente de Rafale, pour spectaculaire qu’elle soit. Elle est beaucoup plus large que cela.

Cette visite de François Hollande intervient dix jours avant sa rencontre avec Barack Obama, les 13 et 14 mai. Les États-Unis et la France sont-ils en concurrence d’influence au Moyen-Orient ? La France bénéficie-t-elle de l’amitié des pays du Golfe, au détriment des États-Unis ?
Il est vrai que les pays du Golfe, dans l’ensemble, ont une déception par rapport aux États-Unis. Ils ont le sentiment d’une perte de crédibilité de la garantie américaine, notamment dans sa dimension stratégique. Les pays du Golfe, à tort ou à raison, ont estimé que les États-Unis avaient trop vite abandonné leur soutien à Hosni Moubarak - allié de longue date - au profit des Frères musulmans et qu’ils avaient été trop critiques du renversement des Frères musulmans par le général Abdel Fattah Al-Sissi le 3 juillet 2013. Toutefois, c’est surtout la volonté américaine de rapprochement avec l’Iran qui les inquiète le plus. Les pays du Golfe ont le sentiment qu’un accord ne conduira pas Téhéran à adopter un comportement plus modéré dans la région mais débouchera au contraire sur un Iran plus rassuré, qui pourrait avoir une volonté d’affirmation de sa puissance. De plus, des déclarations de dirigeants iraniens disant que l’Irak, la Syrie et le Yémen font partie de la sphère d’influence de Téhéran ont beaucoup inquiété les pays du Golfe. Enfin, le refus américain face à la volonté française d’opérer des frappes aériennes sur la Syrie après l’usage d’armes chimiques par le gouvernement Assad a ajouté à ce trouble. La France y est vue non pas comme une superpuissance - ce qu’elle n’est pas -, mais comme une puissance qui peut peser sur de nombreux dossiers.
Ceci étant, si la France n’a pas la capacité de prendre le relais de l’influence américaine dans le Golfe, elle peut en revanche répondre aux attentes de ces pays en leur offrant une sorte d’assurance complémentaire. Le signal envoyé à Barack Obama est qu’il n’y a pas de relation de dépendance absolue entre les États-Unis et les pays du Golfe, que ces derniers peuvent trouver d’autres partenaires et qu’il n’existe pas de monopole stratégique américain dans la région.
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