ANALYSES

Roumanie : quels défis pour le nouveau président de la République ?

Interview
19 novembre 2014
Le point de vue de Samuel Carcanague

Comment peut-on expliquer la victoire finale de Klaus Iohannis ? En quoi le fait qu’il soit issu d’une minorité (allemande) revêt-il un caractère symbolique ?


L’élection de Klaus Iohannis au poste de président est symbolique. car c’est la première fois qu’un membre de la minorité allemande de Roumanie accède à une telle fonction. Le vote n’a donc pas été communautaire et basé sur les seules appartenances ethniques.



Avant de remporter l’élection présidentielle de ce weekend, Klaus Iohannis fut maire de Sibiu (en Transylvanie) de 2000 à aujourd’hui. Au cours de son mandat, il s’est énormément investi pour sa ville et a remporté bon nombre de succès : il y a développé les infrastructures, le tourisme et Sibiu a été désignée capitale européenne de la Culture en 2007. Dès lors, il a gagné une réputation d’homme sérieux et de bon gestionnaire. Ce dernier point fut notamment utilisé comme argument lors de la campagne présidentielle, notamment via son slogan « le travail bien fait ». Dans un pays où de nombreux hommes politiques, dont des proches du Premier ministre, ont été suspectés de corruption, il a toujours su garder une image d’homme propre. Sa bonne image a donc indéniablement joué en sa faveur. De plus, l’organisation du vote des Roumains vivant à l’étranger (électorat votant traditionnellement à droite et donc opposé à Victor Ponta) a été une catastrophe – de nombreux expatriés n’ayant pu voter – et a notamment entraîné la démission du ministre des Affaires étrangères, Titus Corlatean. Cette affaire a fait beaucoup de bruit et fut probablement le tournant des élections, motivant nombre de Roumains à aller voter.


On a en effet assisté à une très forte hausse du taux de participation, qui est passé de 52.1 à 64.1% entre les deux tours. De nombreux jeunes, qui n’avaient pas été votés au premier tour, se sont ainsi mobilisés pour faire barrage à Victor Ponta.


Quels seront les principaux enjeux de son mandat ? En quoi les questions de la justice et de la lutte anti-corruption seront-elles des thèmes centraux ?


Les enjeux majeurs de son mandat seront le maintien de la croissance économique, le respect de l’indépendance de la justice, le maintien de l’Etat de droit et enfin la moralité de la classe politique roumaine, dont les citoyens commencent à être lassés. Il est indéniable que ce désenchantement a activement contribué à la victoire de Klaus Iohannis. Dans le même temps, la lutte contre la corruption a été le thème central de la campagne et l’une des préoccupations majeures de la population. Selon l’Indice de Perception de la Corruption 2012 –ce dernier exprime les perceptions des acteurs économiques sur la corruption des services publics –, publié par Transparency International, la Roumanie se classe en 66ème position (derrière des pays comme le Rwanda, la Malaisie, etc.). De plus, plusieurs affaires impliquant des magistrats et des hauts-fonctionnaires sont en cours. On peut ainsi penser du cas du contrat passé entre Microsoft et l’Etat roumain, d’une valeur de 54 millions d’euros, ce dernier aurait permis à de nombreux hommes politiques de toucher des commissions occultes – estimées jusqu’à 20 millions d’euros. Le parquet anti-corruption a ainsi dans son viseur au moins neuf ministres et parlementaires roumains qui auraient profité de la situation pour s’enrichir. Dans le même temps, un second scandale est en train de couver. En effet, le gouvernement roumain a signé en 2004 un contrat avec Airbus (anciennement EADS) pour sécuriser les frontières roumaines, en vue de l’adhésion à l’Union européenne. Selon le parquet, sur les 730 millions dépensés, près de 15% auraient représenté des commissions pour des responsables politiques.


Le nouveau Président de la Roumanie sera-t-il à même de réellement gouverner alors que son Premier ministre ne sera autre que son principal adversaire lors de ces élections présidentielles ?


Nous serons dans un schéma de cohabitation droite-gauche, comme c’était le cas entre l’ancien président Traian Basescu et Victor Ponta. Ces derniers se sont vivement opposés dès la nomination de Ponta au poste de premier ministre en 2012. La victoire surprise et l’appel qu’ont lancé une large partie des Roumains contre l’élite politique et la corruption pourraient toutefois jouer en faveur de Iohannis.


Y aura-t-il un impact sur la place de la Roumanie au sein de l’Union européenne ?


L’élection d’un nouveau président ne va pas radicalement changer la place de la Roumanie au sein des institutions européennes. Klaus Iohannis est pro-européen et s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur sur la nécessité de continuer les mesures d’austérité pour la Roumanie.


En revanche, le pays se retrouve aujourd’hui confronté à un environnement régional compliqué. A l’Est, le conflit en Ukraine représente une source d’instabilité à ses frontières. Au Sud, la situation de la Bulgarie est également inquiétante, alors que le pays est englué dans des scandales de corruption à répétition et dans une situation économique morose qui pourraient aboutir à de nouvelles manifestations populaires cet hiver. Il y a deux ans, une situation similaire avait mené au renversement du Premier ministre Boïko Borissov, réélu il y a quelques semaines.


Enfin, à l’Ouest, la Hongrie de Viktor Orban est également un motif d’inquiétude, vu que cette dernière est progressivement en train de tourner le dos à l’Union européenne, en se désolidarisant de certaines positions, notamment vis-à-vis de la Russie. Par ailleurs, la question de la minorité hongroise présente en Roumanie a toujours été un facteur de tensions entre les deux pays.

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