ANALYSES

Renforcer la lisibilité de la politique française

Presse
6 novembre 2014
Interview de Pascal Boniface - La Croix

En matière de politique étrangère, le clivage n’est pas droite-gauche mais plus entre une ligne gaullo-mitterrandiste et une autre que l’on disait hier atlantiste, aujourd’hui occidentaliste. Celle-ci se caractérise par la priorité absolue accordée à la solidarité avec les États-Unis au nom de la lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme, quitte à faire des concessions importantes sur l’indépendance.


La première reprend la formule « alliée mais pas alignée » et part du principe que la France a toujours un rôle spécifique et autonome à jouer. Sarkozy incarnait l’occidentalisme, Hollande était-il en 2012 l’héritier du gaullo-mitterrandisme?


Trente mois plus tard, la perception est plus floue. Il a certes commencé son mandat en annonçant de façon inflexible à un Barack Obama réticent le retrait anticipé des troupes françaises d’Afghanistan, comme promis au cours de la campagne électorale. Il a habilement demandé à Hubert Védrine un rapport sur les relations de la France et de l’Otan permettant de donner une caution gaullo-mitterrandiste au fait de ne pas revenir sur la réintégration décidée par Sarkozy. Mais il n’a pas suivi ses recommandations de jouer de façon active sur les marges de manœuvre que cela pouvait nous donner.


La multiplication des interventions militaires extérieures françaises a fait conclure à un certain tournant néo-conservateur de la politique étrangère française. Qu’en est-il en réalité?? Si les gaullo-mitterrandistes peuvent être déçus de certaines décisions de François Hollande, il n’y a pas pour autant un changement radical de ligne.


Tout simplement parce qu’en fait, il n’y a pas une ligne globale mais plutôt un pragmatisme réactif, un traitement dossier par dossier. Les deux interventions militaires françaises en Afrique, au Mali et en République centrafricaine, ne peuvent en rien être considérées comme un alignement sur les États-Unis. Elles ont été une réaction rapide et nationale à une situation d’urgence à la demande des gouvernements intéressés?: la possible prise de Bamako par les djihadistes, l’extension d’affrontements inter-ethniques pouvant déboucher sur des massacres de grande ampleur en Centrafrique. La France s’est simplement assurée d’avoir un soutien international et un feu vert juridique, ce qui fut fait dans les deux cas. Ces interventions parfaitement conformes au droit international n’ont rien à voir avec des aventures néoconservatrices.


À l’été 2013, la France a plaidé pour des frappes sur la Syrie afin de répondre à l’usage d’armes chimiques par Bachar Al Assad. Il n’y eut pas d’alignement sur les États-Unis mais plutôt risque de surenchère dans la mesure où, malgré le non-respect des lignes rouges qu’il avait dressées, le président Obama a préféré ne pas s’engager.


Cela a permis à la France d’éviter de se lancer dans une opération militaire sans l’aval du Conseil de sécurité, ce qui aurait été contraire à nos principes (respect du droit) et à nos intérêts (affaiblissement de notre position au Conseil de sécurité).


Pour ce qui est des frappes sur Daech, c’est effectivement une initiative américaine mais avec un relatif consensus international allant des pays arabes du Golfe à la Russie, ces frappes sont légales en Irak (opérées à la demande de Bagdad) mais ne le seraient pas en Syrie (pas de vote du Conseil de sécurité). Notre apport militaire n’est pas significatif et il y a un flou stratégique et politique dans cette opération.


Ce qui donne l’impression d’un alignement de Paris sur Washington tient à d’autres affaires que les interventions militaires?: affaire Snowden ou ce qui est perçu comme un changement de cap dans le conflit israélo-palestinien, avec une plus grande compréhension et acceptation des positions israéliennes. La France n’est plus en pointe, comme elle le fut sur la reconnaissance des droits des Palestiniens.


Homme de synthèse, François Hollande privilégie le consensus, ce qui exclut le coup d’éclat gaullo-mitterrandiste. François Hollande a jusqu’ici refusé de présenter sa vision globale du monde, et du rôle que la France peut y jouer. Il estime sans doute que cela lui permet de garder les mains libres mais cela dessert la lisibilité de notre politique.

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