ANALYSES

Les relations serbo-russes font-elles de l’ombre à l’UE ?

Tribune
21 octobre 2014

Jeudi 16 octobre, Vladimir Poutine a effectué une visite en grande pompe à Belgrade. La Serbie, pays candidat à l’Union européenne, n’avait pas lésiné sur les moyens et même organisé une parade militaire impressionnante, la première depuis les années Tito. Un accueil qui a semblé plaire à l’homme fort de Moscou puisqu’il n’a pas hésité à mordre sur son programme et prolonger de quelques heures sa visite, quitte à faire attendre Angela Merkel, la Chancelière allemande, avec qui il avait rendez-vous à la veille d’une rencontre russo-ukrainienne sous égide européenne. Si à Belgrade, on se félicite des bonnes relations avec Moscou, l’Union européenne se pose des questions sur la loyauté d’un pays, candidat à l’adhésion.


Des relations serbo-russes profondément ancrées dans les mentalités


La Russie et la Serbie ont des relations historiques anciennes, qui datent déjà du Moyen-âge. Il existe une vraie proximité culturelle entre ces peuples slaves mais aussi religieuse, par l’orthodoxie. Le mythe du « Grand frère russe » qui protègerait la petite Serbie reste profondément ancré dans les mentalités en Serbie même si dans les faits, le soutien de la Russie a été plutôt inconstant et opportuniste. Les relations entre les deux pays vivent un renouveau depuis l’an 2000, qui marque l’avènement au pouvoir de Vladimir Poutine et le début de la transition démocratique en Serbie. Elles atteignent aujourd’hui un pic depuis que Tomislav Nikolic, russophile convaincu, a été élu Président de la République de Serbie. C’est d’ailleurs la troisième visite de Poutine à Belgrade.


Des enjeux multiples

La Serbie a toujours été à un carrefour et l’enjeu des rivalités des grandes puissances. Elle a appris au cours des siècles à « ménager la chèvre et le chou » pour assurer sa survie et ses intérêts. C’est un petit pays de moins de huit millions d’habitants pris entre l’influence de deux géants : la Russie et l’Union européenne. La Serbie a besoin du soutien russe, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, dans l’épineuse question du Kosovo. En effet, Moscou n’a pas reconnu l’indépendance autoproclamée en 2008 de cette ancienne province serbe. La Russie est aussi un partenaire commercial important de la Serbie, après l’UE certes, mais un partenaire généreux qui a accordé des crédits conséquents pour remettre à flot l’économie serbe sinistrée. Enfin, Belgrade a besoin d’assurer sa sécurité énergétique. Elle s’est donc associée malgré l’avis de Bruxelles au projet russe SouthStream qui consiste à construire un gazoduc de la Mer noire à l’Italie en contournant l’Ukraine. Le chauffage est assuré en grande partie par le gaz en Serbie. Dans un climat continental aux hivers très rigoureux, c’est un enjeu majeur pour les Serbes. Vues de Moscou, les bonnes relations avec Belgrade permettent d’assurer un pion de plus sur l’échiquier mondial. Au niveau européen et depuis la chute du mur, la Serbie (avec le Monténégro) est le dernier allié des Russes. Elle a aussi besoin des Serbes pour assurer la mise en route de SouthStream prévue en 2015, un enjeu économique important pour les Russes qui, de plus, les renforce considérablement dans le bras de fer ukrainien.


Son inclinaison russe met-elle en péril l’intégration européenne de la Serbie ?


La Serbie a une longue tradition d’équilibriste des relations internationales, il suffit d’observer le mouvement des non-alignés de l’époque titiste. Cela lui permet d’assurer son autonomie et sa neutralité même si l’exercice comme aujourd’hui avec la crispation ukrainienne est périlleux. Malgré les pressions de Bruxelles, Belgrade refuse d’appliquer les sanctions envers la Russie. Il ne faut pas oublier que les Serbes ont été soumis il y a à peine 15 ans à des sanctions internationales et savent concrètement ce que cela signifie pour les populations. La Serbie refuse aussi de s’aligner sur la position de la Commission européenne sur le SouthStream pour assurer sa propre sécurité énergétique. Si la Serbie est candidate à l’UE et a entamé les négociations en janvier dernier, c’est aussi un Etat souverain et qui l’exprime alors que les perspectives d’élargissement à l’UE sont gelées pour les cinq prochaines années.

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