ANALYSES

De quoi la résistance inédite de la presse chinoise à la censure est-elle le signe ?

Presse
11 janvier 2013
Jean-Vincent Brisset - Atlantico
Bien que les médias français n’aient presque pas relayé l’information, une véritable tempête médiatique secoue la Chine. En effet, le retrait et le remplacement par le ministère de la propagande d’un édito du Southern Weekly a entraîné un message de défiance du journal sur son compte Weibo, une grève des journalistes et une demande de démission du responsable local du département de la propagande. Cet évènement est-il un phénomène isolé ou la démonstration d’une tendance lourde au sein des médias chinois ?

Il arrive de plus en plus souvent que certains médias chinois, y compris quelques-uns que l'on croyait très inféodés au Parti Communiste, attirent l'attention sur une dérive ou un dysfonctionnement de la gouvernance. Ces critiques sont le plus généralement voilées, mais elles deviennent fréquentes. Ce qui est intéressant, dans l'affaire du Nanfang Zhoumo, c'est de constater que beaucoup des médias du pays ont apporté un soutien à leurs confrères. Ils l'ont fait d'une manière qui pourrait paraitre très indirecte à la seule vue des traductions des articles concernés. Pour les lecteurs chinois, habitués à déchiffrer les allusions et les sous-entendus, ces réactions critiques sont la marque d'un mouvement d'une assez grande ampleur.


Le Southern Weekly a reçu le soutien quasi unanime de la presse chinoise. Cela peut-il mener à un véritable bouleversement du rapport de force entre médias et PCC ?

Même si le soutien est très large, probablement davantage au sein des rédactions que dans les éditions publiques, il n'en reste pas moins qu'une partie des médias a aussi critiqué l'attitude des journalistes du Nanfang Zhoumo, Leur principal argument est une mise en avant des risques que ferait courir une libération totale des médias, annonciatrice de désordres sociaux. Pour eux, seule l'autorité politique peut lancer une réforme. D'après certaines rumeurs, ce département de la propagande aurait commenté ainsi l'affaire du Nanfang Shoumo : le contrôle du parti sur les médias ne doit pas être remis en question, le responsable local n'a commis aucune faute, les vrais responsables de l'affaire sont des fauteurs de troubles extérieurs.


Comment le gouvernement chinois peut-il se sortir de cette affaire indemne ? En responsabilisant le potentat local ?

Le gouvernement est dans une phase de transition. Si le changement à la tête du Parti Communiste chinois a eu lieu au cours du XVIII° Congrès, il n'est pas encore fait à la tête de l'état. Les nominations ne seront effectives que lors de la prochaine réunion de l'Assemblé nationale populaire, en Mars 2013. Les rapports de force sont donc encore susceptibles d'évoluer. Par ailleurs, Xi Jinping a ouvert une boîte de Pandore en multipliant les déclarations sur la lutte contre la corruption et la nécessité pour les dirigeants de se rapprocher de la population. La solution pour calmer la crise consistera probablement à engager un dialogue avec les médias, tout en les responsabilisant sur les conséquences sociales et politiques que pourraient avoir des critiques trop vives. Mais il est certain que les rapports entre le pouvoir et les médias vont devoir évoluer dès que la nouvelle génération de dirigeants se sera mise en place. Le "ministère de la vérité" (c'est ainsi que les Chinois appellent le département central de la propagande) ne pourra plus dicter les lignes éditoriales et il faudra établir un vrai dialogue permanent entre les médias et le pouvoir.


Après l’annonce de la fin des camps « rééducation par le travail », cette affaire s’y ajoutant, un vent démocratique ne soufflerait-il pas sur la Chine ?

Il ne faut pas croire que la majorité du peuple chinois aspire à une démocratie à l'occidentale, qui ne serait sans doute pas adaptée aux réalités du pays. Les contestataires "politiques" sont peu nombreux et les préoccupations matérielles passent bien avant. La population est surtout sensible à ce qui pourrait apporter une amélioration dans la lutte contre la corruption et l'autorité brutale de certains fonctionnaires.

Sur la même thématique