ANALYSES

Corée du Nord. Le pays tenté par « un aventurisme militaire »

Presse
12 mars 2013
Olivier Guillard - Le NouvelObs.com

La Corée du Nord de Kim Jong-un multiplie les provocations et les discours menaçants depuis plusieurs mois. Simples gesticulations ou réels risques de déstabilisation militaire ? Olivier Guillard, directeur de recherche Asie à l'Iris et directeur de l'information chez Crisis 24, décrypte les manœuvres nord-coréennes.


Téléphone rouge coupé entre Séoul et Pyongyang, île de Baengnyeong visée par l'armée nord-coréenne, menace de guerre "thermonucléaire", armistice conclu en 1953 suspendu... Est-on plus proche que d'habitude d'un dérapage militaire nord-coréen ?

- Ce qui est certain, c'est que nous sommes à la fois dans une situation connue et différente. Ce n'est pas la première fois, malheureusement, que le régime nord-coréen attire l'attention en se livrant à des discours rhétoriques et des gesticulations militaires pour peser sur Séoul et sur Washington. Ce qui est nouveau, c'est cette Corée du Nord avec ce nouveau leadership, le fils de Kim Jong-Il, Kim Jong-Un, qui semble avoir des arguments plus forts que par le passé.


Il s'appuie principalement sur les deux dernières réussites technologico-militaire. Celle de l'essai nucléaire du mois dernier, qui a été, visiblement, deux à trois fois plus important en intensité que le précédent, et celui de décembre, le premier essai intercontinental balistique réussi. Ces deux essais, qui ont été salués comme des prouesses et désigné comme la preuve d'un certain savoir-faire, donnent des arguments plus forts au régime nord-coréen. Il se sent plus confiant à défier, à agiter le bâton habituel de la menace nucléaire.


Force est de reconnaître que depuis quelques semaines, on dépasse la mesure quasiment tous les jours. Même à Séoul, qui en a vu d'autres depuis un demi-siècle, les gens commencent à se demander si on n'est pas à l'avant-veille, non pas d'une guerre quasi-impossible, mais d'un risque supérieur à la moyenne.


Quel type de risque ?

- On pourrait s'orienter vers un incident du type de ce qu'il s'est passé en 2010, lorsqu'un bâtiment de guerre sud-coréen a été coulé par une torpille nord-coréenne ou lorsque le bombardement d'une île en mer Jaune -dans un périmètre disputé entre les deux Corées- a fait plusieurs victimes.


Pyongyang prépare sa population. Le régime essaie de rassembler derrière cette tension, peut-être pour s'en servir ou s'appuyer dessus. On a prévenu les populations situées sur le littoral ou à la frontière avec la Corée du sud de se préparer au pire et de préparer des rations -on se demande des rations de quoi d'ailleurs, vu la pénurie alimentaire! Les bus circulent avec des horaires différents et il paraît qu'on commence à installer quelques tentes de camouflages sur certaines habitations.


Ce niveau de tension n'interdit pas un certain aventurisme militaire. Mais cela ne doit pas déclencher un début d'hostilité forte. Car Séoul a été extrêmement claire ces dernières semaines, surtout depuis que la nouvelle présidente est entrée en fonction. Ce matin encore, le pouvoir a répété qu'il ne tolérerait aucune provocation qui menacerait le pays. Les forces sud-coréennes se tiennent en état d'alerte avancé. Pyongyang doit miser sur le fait que la Corée du Sud ne bougera pas. Je doute que cette fois elle reste aussi passive que dans le passé.


Quelle pourrait être l'ampleur de la réplique sud-coréenne ?

- Si des obus venaient à pleuvoir sur des bâtiments ou des îles de Corée du sud, cette dernière pourrait cibler des objectifs de même nature. Elle pourrait viser dans un premier temps la batterie d'obus ou de canons responsables et éventuellement, comme un responsable du ministère de la Défense le laissant entendre la semaine dernière, s'attaquer à un ou plusieurs postes de commandement militaire de Corée du Nord.


Que peut faire la Chine de son côté ?

- Elle s'emploie beaucoup à tempérer les ardeurs de Pyongyang avec un succès relatif. On a longtemps pensé que ce qui se décidait à Pyongyang était validé par Pékin.


Mais la Chine, bien qu'elle reste le dernier partenaire politique, diplomatique et commercial sérieux, est de moins en moins écoutée. Cette situation la frustre, la fâche et s'est traduit lors des dernières résolutions onusiennes par une adhésion au chorus international qui a voté de nouvelles sanctions. Le contexte est nouveau, la Chine ne protège plus son allié, ni n'avalise plus ses décisions. Cela ne veut pas dire pour autant que la Chine va lâcher la Corée du nord du jour au lendemain, mais la nouvelle équipe dirigeante chinoise a une vision différente. Elle ne veut plus subir l'onde de choc nord-coréenne, ni ses implications. Elle va se détacher petit à petit mais sans la lâcher de peur que le régime n'implose et ne menace ses intérêts.


D'un point de vue de politique intérieure, est-ce que le durcissement du discours nord-coréen profite au nouveau leader Kim Jong-Un ?

- Certains canaux laissent entendre que ces derniers mois, Kim Jong-Un, avec un cercle proche, a écarté de vieilles figures qui étaient plus fidèles à son père qu'à lui. De nouveaux colonels et généraux ont été intégrés dans cette nouvelle architecture politico-militaire et parmi eux, certains pousseraient Kim Jong-un à prouver qu'il est capable de défier la communauté internationale.


Ce jeune dictateur, dont on ne connaissait encore rien il y a un an, essaie de montrer qu'il est un leader en dépit de son jeune âge, de son inexpérience totale et de son passif de dilettante. Il veut prouver qu'il est capable de taper du poing sur la table, qu'il ne faiblira pas plus que son père ou son grand-père, qu'il est capable d'être menaçant et qu'il peut obtenir des gains. Lesquels ? Etre réintroduit dans un club des nations plus fréquentables, discuter en tête-à-tête avec les Etats-Unis et obtenir une reprise de l'aide internationale.


Mais ce n'est pas en menaçant de guerre nucléaire qu'il arrivera à bouger sur ces dossiers-là. La Corée du Nord s'enferme dans une logique qui n'a pas de sens aujourd'hui.

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