ANALYSES

Pascal Boniface : falsifier la laïcité, « une voie de secours au racisme anti-arabe »

Presse
15 novembre 2013

L'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) a organisé, jeudi 14 novembre, le colloque « La République à l’épreuve de l'islam ». Un moment riche en débats, parfois vifs, pour dresser notamment un état des lieux de l’islam en France, miné par une inexorable montée de l’islamophobie. Saphirnews a rencontré Pascal Boniface pour expliquer la démarche de l’IRIS qu’il dirige depuis sa création en 1991.


Dans la mesure où l’intitulé du colloque n’est pas posé sous une forme interrogative, estimez-vous que la République est à l’épreuve de l’islam ?



On reprend un questionnement qui est fait par des gens qui ont des incompréhensions, autant par rapport à la République que par rapport à l’islam, pour dire que finalement, en attaquant les musulmans, on attaque également la République. On a porté le fer là où ça fait mal et on essaye de déconstruire cette peur irraisonnée de l’islam, qu’il s’agit de l’intérieur comme de l’extérieur, en invitant des gens d’horizons divers mais qui touchent de véritables spécialistes et pas des propagandistes afin de réfléchir en commun. Ces débats extrêmement riches apportent non pas un regard nouveau mais apportent en tous les cas des arguments à ceux qui estiment qu’il n’y a pas de contradiction entre l’islam et la République. Pour reprendre la formule de Jean-Pierre Chevènement, il reste encore de la place pour une 4e religion à la table de la République.


Ne sont-ce pas aujourd’hui les musulmans qui sont mis à l’épreuve par la République par la définition d’une laïcité toujours plus restrictive des libertés et la libération de la parole raciste ?

 « La droite n’aime pas les immigrés, la gauche n’aime pas les musulmans. » Les propos de Bariza Khiairi sont assez forts. En tous les cas, on ne peut que constater que la laïcité est falsifiée pour reprendre les propos de Jean Baubérot et qu’il y a une vision de la laïcité qui n’est pas une vision de liberté mais d’absence de liberté et de négation des religions et qui s’établit de façon très nouvelle et très spécifique pour les musulmans. Dans la mesure où il est quand même difficile pour certains à gauche d’afficher franchement un racisme anti-arabe, le fait de dévoyer et de falsifier la laïcité pour en faire un facteur anti-musulman est une sorte de voie de secours à un racisme non exprimé.


Un des facteurs qui nourrit cette islamophobie, évoqué lors du colloque, est aussi la façon dont sont traités les événements du monde arabe. Quel est votre sentiment ?



Pouria Amirshahi (député des Français de l’étranger, Maghreb/Afrique de l’Ouest, présent au colloque, ndlr) a eu des paroles très justes dans la façon dont les événements qui se passent là-bas sont dévoyés. Jean-Pierre Filiu (spécialiste du Moyen-Orient et de l’islam contemporain, ndlr) également en disant qu’au lieu de s’occuper des choses qui se passent réellement – personne ne parle du syndicat aux 800 000 adhérents en Tunisie (Union générale tunisienne du travail , UGTT, ndlr) - on ne parle que des extrémismes de quelques uns.


Je dirais qu’il y a, entre les mauvaises intentions, l’absence de professionnalisme et le recours à la facilité de présentation, beaucoup de choses qui concourent vers cette présentation falsifiée des événements pour contribuer à un climat de peur générale vis-à-vis de l’islam. Les événements sont beaucoup plus compliqués et contradictoires et il faudrait rendre compte de façon plus précis ce qui se passe là bas pour qu’il y ait moins de problèmes.


Avec quelles conséquences pour la France ?



Si on veut que la France soit forte et rayonnante, il faut aussi qu’elle soit en paix avec elle-même et qu’elle ne stigmatise pas une partie de sa propre population qui ne va pas disparaître et partir. J’ai parfois évoqué l’image d’un édit de Nantes (référence à un édit de tolérance à l’égard des protestants signé en 1598 pour mettre fin aux guerres de religions mais révoqué en 1685, ndlr), on sait ce que son abrogation avait couté pour la France en termes de richesse, de ressources. Il ne faudrait pas qu’il y ait une sorte de révocation rampante d’un édit de Nantes à l’égard des musulmans qui les empêche de prendre la place à laquelle ils ont droit dans la vie française.


 

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