ANALYSES

Extrêmes droites : pas d’onde de choc en vue aux Européennes

Presse
12 mai 2014

Entretien avec Jean-Yves Camus, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP, Fondation Jean Jaurès), spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe. Beaucoup s’inquiètent de la montée des partis d’extrême droite lors des élections européennes qui se tiendront du 22 au 25 mai. Pour Jean-Yves Camus, cette poussée est à relativiser. A l’exception de la Hongrie et de la France, explique-t-il, la tendance est à une baisse électorale de l’extrême droite dans l’Union européenne.


Surfant sur la vague eurosceptique, les extrêmes droites européennes espèrent percer aux élections européennes. Qu’en est-il selon vous ?

Je parlerais avec la plus grande prudence de la montée des partis d’extrême droite en Europe. Cette poussée est très inégale, il existe même des pays où ces formations reculent. Certains Etats durement touchés par la crise ne connaissent pas de progression des populismes d’extrême droite. C’est par exemple le cas en Espagne, au Portugal et en Irlande. A l’inverse, les partis xénophobes sont très présents en Suisse et en Norvège, deux pays qui ne sont pas membres de l’UE mais à l’économie prospère. Au sein de l’Union européenne, sauf en Hongrie et dans notre pays, la tendance est à une baisse électorale de l’extrême droite.


Quelles sont les couches sociales séduites par ces partis d’extrême droite ?

Il s’agit principalement des employés, de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure. Les membres de ces catégories sont les plus touchés par la crise, les plans d’austérité et les restructurations d’entreprises. De manière générale, ces partis d’extrême droite récoltent des voix auprès des perdants objectifs de la globalisation et de ceux qui éprouvent un sentiment d’insécurité par rapport à leur travail et leur statut social. Ce sont les personnes qui s’inquiètent de la transformation de nos sociétés vers un monde multiculturel.


Ces partis d’extrême droite sont populistes et anti-Europe. Mais l’inverse n’est pas forcément le cas.

Effectivement. Le terme d’extrême droite est parfois utilisé à tort et à travers. Le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (en anglais United Kingdom Independence Party, Ukip) de Nigel Farage est un parti eurosceptique issu de la matrice idéologique de la droite conservatrice. De son côté, Alternative pour l’Allemagne (en allemand Alternative für Deutschland, AfD) réclame la sortie de l’euro et se prononce contre la composition actuelle de la zone euro. Cette formation ne critique pas l’Europe en soi. AfD récolte des voix auprès d’électeurs qui ont le sentiment de trop payer pour les pays qui laissent filer leur déficit.


Vous parliez du cas spécifique de la Hongrie. Comment expliquer la poussée de l’extrême droite dans ce pays ?

Le Jobbik (Mouvement pour une meilleure Hongrie) a obtenu 20,54% des voix aux élections législatives d’avril 2014. Les Hongrois sont extrêmement fiers de leurs particularismes ethniques et linguistiques. Ils n’ont pas digéré l’affront du traité de Trianon (1920) qui a amputé le pays des deux-tiers de son territoire (Croatie, Ruthénie, Slovénie, Transylvanie). Il y a une certaine nostalgie de la «Grande Hongrie». Le gouvernement de Viktor Orban n’a pas les yeux tournés vers l’Europe. Il y a toute une reconstruction de l’Histoire qui s’ajoute à cela : le Jobbik considère que la Hongrie a des liens naturels avec la Turquie et l’Asie centrale.


Ailleurs en Europe, quels sont les pays où l’extrême droite progresse ? Comment l’expliquer ?



Le cas hongrois reste exceptionnel dans la partie orientale de l’Europe. Dans les pays voisins – la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie, la Pologne –, l’extrême droite a reculé ces dernières années. En Europe de l’ouest, les partis nationaux-populistes qui réalisent les meilleurs scores sont : le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), le Parti du peuple danois (DF), Les Vrais Finlandais, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas (PVV) et le Front national en France.


On peut mettre en avant des grands traits communs pour expliquer la montée de ces partis : le refus du multiculturalisme et de l’immigration couplé à une perte de repères, le sentiment que l’Europe dysfonctionne, que l’Etat-nation n’a plus suffisamment de prérogatives, que le passage à l’euro a eu des conséquences négatives sur le pouvoir d’achat… Une fois qu’on a dit cela, il y a autant de perspectives que de pays différents.

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