ANALYSES

Japon : l’auto-défense collective est-elle envisageable ?

Interview
19 mai 2014
Le point de vue de Edouard Pflimlin
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe a prôné jeudi l’ouverture d’une réflexion sur les limites imposées au Japon en matière de sécurité et sur la possibilité pour son pays de déployer des troupes à l’étranger dans le cadre d’une coopération armée avec une puissance alliée. Une modification de la Constitution est-elle dès lors possible ?

Une modification de la Constitution est effectivement possible mais elle est assez compliquée dans la mesure où il y a des critères stricts. Il faudrait qu’il obtienne la majorité aux deux tiers dans les deux chambres du Parlement, puis la majorité simple lors d’un référendum. Donc évidemment c’est loin d’être gagné et le processus pourrait durer plusieurs années - Shinzo Abe avait indiqué aux alentours de 2020. Voilà pour l’aspect constitutionnel mais il y a également toutes les limitations qui sont dues au fait que la population japonaise est tout de même majoritairement hostile à une modification de la Constitution. Un sondage paru ce dimanche indique que 48% des Japonais seraient contre l’idée que le Japon puisse bénéficier de l’autodéfense collective - qui serait une des conséquences d’une modification de la Constitution. Et il y a également la question des voisins du Japon, la Chine en premier lieu mais aussi la Corée du Sud, qui sont évidemment très hostiles à toutes ces évolutions constitutionnelles. Donc il y a trois faisceaux de convergence qui limitent l’éventualité d’une modification rapide de la Constitution.

La démarche ne risque-t-elle pas d’exacerber les tensions déjà fortes entre le Japon et certains de ses voisins ?

Effectivement, c’est déjà perçu comme une remilitarisation du Japon, qui a commencé depuis quelques années déjà mais qui s’est accélérée avec Shinzo Abe, qui est arrivé au pouvoir en décembre 2012 et qui a notamment conduit à l’augmentation du budget de la Défense, une première après une décennie de baisse. Donc cela entraînerait des réactions très hostiles, également de la part des populations puisque le gouvernement chinois pourrait faire jouer des revendications nationalistes, en exacerbant les tensions vis-à-vis de Tokyo. On retrouve la même problématique en Corée du Sud.

De manière plus générale, quelle est la stratégie de Shinzo Abe tant en matière de défense qu’en matière économique. A-t-il globalement le soutien de la population japonaise ?

Sur l’aspect économique il a vraiment le soutien de la population japonaise, et c’est d’ailleurs ce qui a expliqué son haut taux de popularité après qu’il ait été élu, un taux qui a parfois dépassé les 60-70%. Sa politique économique repose sur trois piliers. Premièrement, un soutien budgétaire, par des dépenses publiques, notamment en matière d’infrastructures. Deuxièmement, une politique monétaire assouplie, avec des taux d’intérêt extrêmement bas et l’achat de bons du Trésor, de titres de la dette japonaise pour stimuler l’activité d’entreprises via l’investissement. Troisième point de cette politique économique, des réformes structurelles, bien que celles-ci soient un peu en retard. Il s’agirait de libéraliser le marché japonais, notamment au commerce extérieur, ce qui constitue un enjeu de négociation du traité commercial avec les Etats-Unis. Cette politique économique fondée sur trois piliers est populaire et a eu pendant un certain temps des résultats assez positifs. Mais aujourd’hui on se pose un peu plus de questions sur la croissance de l’économie japonaise. Elle était assez forte au premier trimestre de cette année - + 1,6% - mais cette croissance peut s’expliquer par le fait que les consommateurs japonais auraient anticipé une hausse de l’équivalent de la TVA au Japon à partir du 1er avril, donc il y a certaines incertitudes sur l’évolution de la croissance économique du pays et donc sur l’efficacité de la politique économique.
Sur l’aspect plus militaire et sécuritaire, le soutien de la population est beaucoup plus faible. D’ailleurs Shinzo Abe avait rencontré ce problème lors de son premier mandat en tant que Premier ministre, notamment dans les années 2006-2007 où il n’avait pas réussi à avancer sur son agenda sécuritaire. La population est assez hostile à la sortie du pacifisme constitutionnel qui est notamment prévu par l’article 9 de la Constitution. Au niveau des partis politiques, il y a une forte opposition évidemment à Gauche, notamment du Parti démocrate, mais également de son allié de la coalition gouvernementale au Parlement, le parti Nouveau Kōmeitō, qui est assez réservé sur l’évolution de la stratégie, de la politique militaire de Shinzo Abe.

Quelle est la position des Etats-Unis quant à une éventuelle évolution vers l’auto-défense collective ?

Ils sont extrêmement favorables. Ils veulent renforcer le système anti-missiles balistiques, notamment par le partage d’informations, et cela va tout à fait dans le sens d’une sécurité collective renforcée avec le Japon mais également avec Séoul. Donc il y a une convergence et une volonté américaine que le Japon puisse avancer dans ce domaine-là aussi. Si jamais Tokyo modifie la Constitution et donc s’autorise le droit à l’auto-défense collective, à ce moment-là le Japon pourra vraiment participer encore mieux à la défense anti-missiles. Jusqu’à présent il y avait une certaine ambiguïté, par exemple sur ce qu’il adviendrait si un missile balistique passait au-dessus du Japon et se dirigeait vers la base stratégique américaine de Guam. Selon le principe de l’auto-défense individuelle, le Japon ne peut pas intervenir et ne peut donc pas tirer un missile anti-missiles. Par contre si jamais le Japon adopte la sécurité collective, il s’intégrera en tant qu’allié vraiment fort avec les Etats-Unis et il pourra s’autoriser à intercepter un tel missile. S’il y avait une attaque d’un navire américain et qu’un navire japonais était proche, si ce navire japonais n’était pas également l’objet de cette attaque il y aurait là aussi une certaine ambiguïté et il n’est pas certain qu’il puisse intervenir. Mais s’il y avait une évolution vers le droit à l’auto-défense collective, cela renforcerait l’alliance et c’est bien évidemment ce que souhaitent les Américains.
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