ANALYSES

Adoption de la loi sur la pénalisation de la négation des génocides : quelles conséquences sur les relations franco-turques ?

Interview
22 décembre 2011
Le point de vue de Didier Billion
Ce vote amène bien évidemment une nouvelle baisse de l’intensité des échanges entre les deux pays. Cette donne générale se décline à plusieurs niveaux. Tout d’abord, bien sûr, au niveau politique, et le rappel de l’ambassadeur turc en France en est le premier indicateur. Nous entrons dans une période de turbulences, de tensions, et je crains fort que l’ambassadeur de France à Ankara ne soit à son tour obligé de revenir en France ; c’est en général la règle dans ce type de situation. Pourtant, au cours de ces dernières semaines, nous avions assisté à un certain nombre d’indicateurs plutôt positifs d’une reprise de contacts à haut niveau : je pense notamment à la visite d’Alain Juppé à Ankara il y a environ trois semaines, qui avait marqué une réelle convergence des points de vue français et turc, notamment à propos de la crise syrienne, qui est évidemment un point important de la situation géopolitique régionale. On pouvait imaginer, ou à tout le moins souhaiter, que des initiatives turco-françaises communes puissent être mises en place. Cette décision va brouiller le jeu entre les deux pays, dans une situation où chacun comprend qu’au moment où une onde de choc soulève le monde arabe, nous avons, nous, Français, besoin d’un pays comme la Turquie pour tenter de trouver des solutions de stabilisation, notamment dans le cas de la Syrie. Or, je crains fort que ce ne soit plus envisageable dans les semaines ni dans les mois à venir.

Au niveau culturel, nous savons que les relations entre la France et la Turquie sont très importantes, anciennes et historiques. Il existe encore en Turquie une élite culturelle francophone et francophile très importante, chez qui une grande déception se développe à l’égard de la France. Nous parlons de plus en plus de diplomatie d’influence, de soft power , or la France vient de tourner le dos à un incontestable potentiel de coopération culturelle. Ces élites, avec lesquelles nous avons de nombreux contacts, critiquent aujourd’hui ouvertement ce qu’elles considèrent comme une loi liberticide. L’on pense aussi plus précisément dans ce cadre-là à la situation de nos nombreux établissements scolaires francophones qui existent notamment dans les grandes villes turques, comme à Istanbul ou encore à Ankara, qui scolarisent des centaines de jeunes turcs dans un cadre français, et qui ont à présent du souci à se faire, puisqu’ils pourraient notamment être soumis à des restrictions budgétaires. L’on pense aussi bien sûr à l’université francophone de Galatasaray, qui elle aussi va se trouver prise dans l’œil du cyclone, ce qui est tout à fait regrettable.

Il faut aussi prendre en compte le niveau économique, qui n’est pas des moindres, même si les relations entre les deux pays ont connu quelques tensions depuis une dizaine d’années, entre autres à cause de la qualification en 2001 des évènements de 1915 sous le terme de « génocide ». Il n’en demeure pas moins que la Turquie représente le cinquième marché pour les exportations françaises, et que, à titre de comparaison, les flux commerciaux entre les deux pays sont d’un volume deux fois plus important que ne le sont les relations économiques avec l’Inde. Nous avons un marché très dynamique en Turquie, de 76 millions d’habitants, et d’une croissance d’environ 10% cette année. L’on peut décemment considérer que les quelque trois cents entreprises françaises qui sont implantées en Turquie vont là aussi être soumises à des difficultés dans leur partenariat avec les entrepreneurs turcs. L’on peut aussi craindre qu’un certain nombre de marchés publics avec appels d’offres ne soient purement et simplement barrés aux entreprises françaises. Il faut s’attendre à de nombreuses représailles de ce type.
Enfin, la Turquie est l’un des seuls pays avec lesquels la France a un excédent commercial, et au vu de la situation économique dans laquelle elle se trouve, cela semble un bien mauvais calcul que d’avoir voté cette loi qui aura des conséquences négatives au niveau économique.

A tous niveaux, l’on peut imaginer et craindre, puisque c’est ce qui semble de dessiner, que le niveau des relations bilatérales entre les deux pays ne baisse d’un cran. Cette tendance s’observe depuis quelques années déjà, et la loi votée ce matin a porté un coup dur à l’embellie qui semblait pourtant se dessiner depuis quelques semaines. Un nouveau cran vers le bas va donc être franchi. Je vois mal l’intérêt que la France peut avoir à se positionner de la sorte, tant au niveau politique, que géopolitique, culturel, ou encore économique. Cette décision est très regrettable et condamnable.
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