ANALYSES

Panama, un sommet ibéro-américain écrêté par le vent de l’histoire

Tribune
21 octobre 2013
Par Jean Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS
L’Espagne qui venait d’entrer dans la Communauté européenne (en 1986) en espérait un surcroit d’influence auprès de ses partenaires. Les latino-américains fraichement démocratisés, et bousculés par une dette extérieure handicapante cherchaient une ouverture européenne et un modèle. Les uns et les autres souhaitaient par ailleurs retrouver de façon institutionnalisée Cuba, mis au banc de la communauté internationale et de l’OEA (Organisation des Etats Américains) par les Etats-Unis d’Amérique du nord.



Ce double intérêt aurait-il perdu de son attraction ? En tous les cas, depuis quelques années, la rencontre ne fait plus carton plein. Cette année le Roi d’Espagne, il est vrai avec de bonnes raisons médicales, sera pour la première fois absent. Mais les présidents d’Argentine, de Bolivie, du Brésil, de Cuba, d’Equateur, d’Uruguay, du Venezuela ont également été représentés par des personnalités méritoires mais de rang inférieur. Quant au Secrétaire général, Enrique Iglesias, il était bien là, mais il est donné sortant dés la conclusion des travaux du sommet. Et la principale décision attendue de ce sommet est celle d’adopter un rythme de réunions beaucoup plus espacées dans le temps.
L’agenda a pourtant été dopé de façon notable, mais peut-être artificielle, pour éviter les mots d’excuse. Le sommet de la langue espagnole se tient également aux mêmes dates et à Panama. Le nouveau siège du parlement latino-américain va être inauguré pour l’occasion ainsi que les nouveaux locaux de l’Institut Cervantès, tous deux situés à Panama-ville. La première ligne du métro, construit avec le concours de sociétés espagnoles, va exceptionnellement être mise en service, alors que les travaux ne sont pas tout à fait terminés. Diverses entreprises brésiliennes, espagnoles, qui participent au gros œuvre de l’élargissement du canal sont aussi de la fête.



Alors ? Tout n’est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ibéro-américains ?? Sans doute, et la cordialité des échanges personnels entre les uns et les autres des participants n’est ici pas contestée. Mais les absences de cette année interpellent. Déjà en 2011 beaucoup de chefs d’Etat avaient sauté le sommet ibéro-américain d’Asunción au Paraguay. Et si l’on remonte un petit peu plus haut dans le temps en 2007, à Santiago du Chili, un vif incident avait publiquement opposé le Roi d’Espagne au Président du Venezuela, Hugo Chavez. Ces rencontres qui faisaient carton plein en 1991 sont manifestement entrées dans une zone de rendement décroissant. L’organisation en a pris conscience et a confié à l’ex-président chilien Ricardo Lagos la responsabilité de faire des propositions.
Secondé par le Secrétaire général et une ex-ministre mexicaine des affaires étrangères, Ricardo Lagos a remis un rapport prévisible. Pour se perpétuer, dit-il en substance, les rencontres ibéro-américaines doivent se trouver des raisons suffisantes. « Le futur de la communauté ibéro-américaine sera le meilleur possible pour tous si elle réussit à approfondir ses racines et à persévérer sur la voie des valeurs qui étaient les siennes à l’origine de leur création, en confortant et reconnaissant sa diversité et en renforçant le dialogue et la coopération pour un futur meilleur et plus digne pour tous » , a-t-il écrit. CQFD…



Absences de chefs d’Etat, incidents de séance, réflexions sur l’avenir, sont plus des accidents de parcours. Ils témoignent, par leur accumulation, d’un changement d’époque. Les Latino-américains, au sortir des années noires, celles des dictatures et de l’endettement, avaient trouvé à Madrid un partenaire stratégique. L’Espagne, portée par une légitimité démocratique retrouvée, une diplomatie occidentale ouverte sur les suds, et une croissance qui faisait alors l’envie de ses voisins, leur offrait une voie d’accès à l’Occident moins asymétrique que la relation traditionnelle entretenue avec les Etats-Unis.
La conjoncture politique, diplomatique et économique des deux parties, l’espagnole et la latino-américaine, est aujourd’hui bien différente. L’Espagne, qui a participé à l’occupation de l’Irak avec Washington, est désormais totalement intégrée à l’OTAN. Elle connaît une crise économique de longue durée qui la conduit à durcir l’accès de son territoire aux ressortissants étrangers, fussent-ils latino-américains. Les Latino-américains, en revanche, ont trouvé leur propre voie démocratique, consolidée avec le temps des élections et des alternances. Ils connaissent une période d’euphorie économique prolongée qui leur a permis de se désendetter, de commencer à réduire leurs inégalités sociales. Ce double mouvement est désormais conforté par un tissu intergouvernemental mutualisant les capacités régionales. En dépit de sa complexité et de ses contradictions, ce réseau a fait preuve de son efficacité.



Alliance des peuples de notre Amérique, Alliance du Pacifique, Communauté andine des nations, Conférence des pays latino-américains et de la Caraïbe, Marché commun du sud, Union des nations d’Amérique du sud, au-delà de leurs affinités effectivement divergentes, ces institutions portent des solidarités régionales inscrites dans la durée. Elles ont fait preuve de leur efficacité, commerciale, économique et diplomatique. Leur agenda est devenu prioritaire. Qui plus est d’autres rendez-vous intercontinentaux ont été inventés au cours de la période, entre sud-américains, africains et pays arabes. La Chine et l’Inde organisent également des rencontres avec l’Amérique latine. L’OEA (Organisation des Etats Américains), l’ONU et a fortiori les Conférences ibéro-américaines ont ainsi progressivement perdu l’intérêt qui était le leur il y a quelques années.
C’est comme cela que la prochaine conférence ibéro-américaine a été ainsi reportée, suivant les conclusions du rapport Lagos, de 2014 à 2015.
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