ANALYSES

Il faut aller à Kinshasa !

Tribune
29 août 2012
Certes personne ne peut vanter les mérites de la démocratie congolaise et l’impartialité de sa justice. Mais faut-il pour autant encore punir les Congolais, déjà meurtris pas tant d’années de mobutisme, de guerres civiles et les millions de morts et de disparus après 1996 ? Pourquoi cet acharnement envers ce pays resté malgré tout debout et encore miraculeusement installé dans ses frontières, et à travers lui sanctionner l’Afrique, toujours résumée à ses autocrates et à sa mauvaise gouvernance? Pour ne point se compromettre, se donner, sans risque et sans effort, une bonne conscience ? Le Mexique visité en juin dernier pour un Sommet du G20 a t-il toutes les vertus démocratiques ? Est-il exempt de trafics en tous genres ? Ne connaît-il pas le plus grand nombre d’homicides ?
Une promesse se tient. Il y a trois ans, lorsque Madagascar, dont la démocratie vacillait encore, ne fut pas considéré digne de recevoir le précédent Sommet de la francophonie, la sanction tomba mais des mois auparavant. Ce fut Montreux, une belle villégiature dans un pays « propre » s’il en est. Rien de tel n’a été décidé pour Kinshasa. A aucun moment. Au contraire, non seulement son choix a été confirmé, mais il le fut comme le respect d’une promesse ancienne, faite déjà il y a 25 ans, pour saluer l’Afrique centrale. Abdou Diouf le rappelle souvent. Et chacun des Etats membres a été sollicité pour apporter sa pierre à la préparation, notamment la France qui y rencontre parmi les intellectuels, les journalistes et les militants associatifs un formidable élan d’amitié et qui y mène une coopération active, en faveur du français notamment.

Faire payer Joseph Kabila pour les égarements de son régime, le soumettre, c’est aussi oublier que les Nations unies, présentes depuis plus de 10 ans, voire 50 ans – et dont le mandat vient d’être renouvelé avec le soutien français – ont apporté avec un contingent de 20 000 hommes une aide importante au déroulement des élections et partagent une partie de la responsabilité du fiasco et de l’insécurité qui persiste dans l’Est du pays. C’est occulter gravement le travail patient mené par les partenaires et les ONG pour consolider la société civile et les institutions.
Sanctionner Joseph Kabila, était-ce bien le sujet ? Fêter la francophonie l’est en revanche. La RD Congo est le premier pays francophone du monde par sa population. On y parle partout le français (grâce au clergé belge qui fut souvent flamand !), parfois mieux qu’en France. On y développe une créativité culturelle inouïe, dans tous les domaines, la musique bien sûr (on pense au Staff Benda Bilili), mais aussi le théâtre, la littérature, les arts plastiques. Parfois grâce aux réseaux des Instituts français et des Alliances françaises. Il faut saluer, mieux, il faut soutenir cette énergie porteuse d’une vraie démocratie à la base, contestatrice parfois, militante souvent, émissaire d’un autre avenir. Une manière de saluer la mémoire de Chebeya et de tant d’autres.
Refuser de venir à Kinshasa serait brider cette énergie et faire le jeu de ceux qui, au Congo, préfèrent s’enfermer dans la paranoïa de la victime permanente, jaloux du voisin, l’enfant chéri des bien-pensants, le Rwanda (un ancien francophone qui, lui, a abandonné le français). La frustration des Congolais engagés aurait été grande. En France, ce serait faire le jeu des nostalgiques de la Françafrique, de cette condescendance méprisante, donneuse de leçons, ignorante des réalités paradoxales et gérante des intérêts à la petite semaine. Le changement de la relation à l’Afrique c’est se rendre compte sur place, sans préjugés, partager le repas et dire franchement sa pensée, sans condamner a priori . Il n’y a dans cette démarche aucune compromission.
Ne pas aller à Kinshasa aurait plombé pour un bon moment la dynamique de la francophonie qui n’en a pas besoin. La laisser inerte, déboussolée par l’absence du représentant de sa mère nourricière. Sait-on que l’avenir de la francophonie, les valeurs qu’elle porte, de solidarité et de diversité, et que François Hollande pourra proclamer à Kinshasa, les yeux dans les yeux, est en Afrique et non ailleurs ? Pour des raisons démographiques : les femmes africaines ont cinq enfants ou plus ; les femmes francophones, de la France, de la Suisse romande, de la Wallonie ou du Nouveau Brunswick, deux ou moins.
On dit à Kinshasa Bazo meka mozindo y’ebale na mosapi (« on ne jauge pas la profondeur du fleuve avec le doigt »). Il faut aller à Kinshasa pour jauger la profondeur du Fleuve Congo, mais sans s’y noyer.

* Du nom de ce militant ignoblement assassiné et dont le procès n’a satisfait personne puisque seuls des seconds couteaux ont été condamnées et que le chef de la police de l’époque n’a pas été interpellé, simplement démis.
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