ANALYSES

Espagne, 20 novembre 2011 : alternance électorale, alternance diplomatique ?

Tribune
25 novembre 2011
Un petit rappel historique permet de mesurer l’opportunité de la question posée. Ces cinquante dernières années l’Espagne a réorienté sa diplomatie après chacun de ses grands changements politiques. La dictature franquiste était enfermée dans un tête à tête quasi exclusif avec les Etats-Unis et le Vatican. Tout le reste n’était qu’accommodements imposés par les circonstances et gestes ostentatoires et sans portée effective, valorisant un passé lointain et impérial. La transition démocratique avait permis à l’Espagne dés 1977 de normaliser ses relations avec les voisins européens, Israël, le Mexique et l’Europe de l’Est. Les socialistes avec Felipe Gonzalez ont à partir de 1982 ancré l’Espagne à l’Europe, banalisé le rapport avec les Etats-Unis, construit une relation bilatérale imaginative avec la France, l’Allemagne et l’Italie. Ainsi libérée, la diplomatie espagnole avait multiplié les initiatives : conférence de Madrid sur la paix au Proche-Orient, mise en place à Barcelone d’un dialogue euro-méditerranéen, exposition universelle de Séville et Jeux Olympiques de Barcelone, invention des conférences ibéro-américaines. L’alternance de 1996, après la première victoire du Parti Populaire, avait provoqué un tête-à-queue diplomatique brutal. L’Espagne de José Maria Aznar s’était alors voulue plus atlantique qu’européenne, plus européenne que méditerranéenne, en bref radicalement occidentale. Cuba désormais communiste et non plus latino-américaine avait été ostracisée, et le Maroc plus maure que méditerranéen, avait été provoqué pour des confettis territoriaux hérités de la période franquiste. Les Etats-Unis de George W. Bush étaient devenus le partenaire stratégique. L’Espagne d’alors rompant avec l’Allemagne et la France avait participé à l’occupation de l’Irak. Le retour des socialistes en 2004 s’était voulu en diplomatie celui de la réconciliation avec l’Europe. L’Espagne avait rapatrié ses soldats occupant l’Irak. Elle s’était attachée à rétablir la relation avec Cuba. Elle avait soutenu les réformes institutionnelles européennes après le dernier élargissement.

Le Parti Populaire, le 20 novembre 2011, est un vainqueur d’alternance. La question dés lors se pose de savoir si l’on va comme en 1977, en 1982, en 1996, et en 2004 au-delà du tourniquet au sommet de l’Etat, assister au déploiement d’une nouvelle politique extérieure.

La réponse aujourd’hui est moins évidente et pertinente qu’elle ne l’a été. Tout d’abord en raison de la personnalité du vainqueur, Mariano Rajoy. Certes il a été ministre de José Maria Aznar, de 1996 à 2004. Certes comme lui il appartient au grand parti des droites espagnoles, le Parti Populaire. Pour autant, sa personnalité et ses options ne sont pas superposables à celles de son mentor d’hier. En bon Galicien ayant les pieds sur terre, Mariano Rajoy s’est peu découvert au cours de la campagne électorale passée. Personne ne saurait dire avec précision ce qu’il pense et donc ce qu’il va dire, à Bruxelles, à Washington, à La Havane ou à Jérusalem et Rabat. Cette incertitude ne vaut pas consentement pour les politiques pratiquées hier par José Maria Aznar qu’il pourrait réactiver. Elle reflète la prudence d’un personnage profondément conservateur et donc peu enclin aux comportements rupturistes. Elle reflète un état des lieux espagnol qui ne laisse plus beaucoup de marge à l’action des responsables gouvernementaux, quelle que soit leur couleur idéologique.

L’Espagne a en effet été déclassée internationalement par la crise économique et financière qui l’affecte depuis 2008. Le décrochage a été brutal et spectaculaire. Certes l’Espagne n’a pas été victime de coups d’Etat bancaires comme la Grèce et l’Italie, désormais gérées par les portes-paroles de leurs créanciers internationaux. Mais, en quelques mois, elle a pourtant perdu influence et souveraineté. L’Allemagne lui a imposé la rigueur budgétaire, inscrite sen septembre dernier selon la formule consacrée par le discours dominant, comme « règle d’or » dans sa Loi fondamentale. Les Etats-Unis ont monnayé leur soutien contre une participation au bouclier anti-missile, concédée en catimini à Bruxelles, au mois d’octobre, par le président Zapatero. Les Latino-américains de plus en plus attirés par les sirènes asiatiques ont boudé le dernier sommet avec l’Espagne pourtant organisé au Paraguay, également en octobre 2011. Quant aux printemps arabes, ils ont été suivis de loin par une Espagne contrainte par ses problèmes intérieurs. Tout au plus a-t-elle envoyée quatre avions participer à la surveillance de l’espace aérien libyen.

Un tel contexte ne prédispose pas aux aventures extérieures. Le programme électoral du Parti Populaire est très bonnet blanc et blanc bonnet. Il est vrai que les rétro pédalages diplomatiques du gouvernement Zapatero ont été approuvés par le Parti Populaire, qu’il s’agisse de la « règle d’or », comme de la participation au bouclier anti-missile des Etats-Unis. La chaise vide pratiquée par l’Amérique latine au dernier sommet ibéro-américain en revanche l’a préoccupé pour des raisons de prestige national plus que de grande politique. L’Espagne doit en effet en 2012 accueillir à Cadix la prochaine sauterie transatlantique. Il y a enfin la crise. Les marchés s’impatientent et exigent de Mariano Rajoy ce qu’il a refusé de dévoiler à ses adversaires et aux Espagnols pendant la campagne électorale. Comment va-t-il réduire les déficits et relancer une économie exsangue ? Toutes choses supposant des capacités hors pair de slalomeur diplomatique interdisant tout écart de langage à l’égard de l’Allemagne, comme des Etats-Unis, de la France ou de la Chine, voire de Cuba.

Le silence d’aujourd’hui n’est donc que la traduction de la réalité d’un décrochage international espagnol. Il ne permet aucun écart avec le passé immédiat. Exit donc l’atlantisme des années Aznar qui a pratiquement disparu du tableau de bord programmatique. Il n’est resté à Mariano Rajoy qu’un recours tribunicien ayant couvert d’un manteau d’ambigüités les contraintes du jour. L’Espagne devrait selon ses propos de meeting retrouver sa place d’abord en Europe, ensuite en Amérique latine et en Méditerranée. La revendication est fondée. Le constat de l’érosion diplomatique espagnole est incontestable. Mais ce repli diplomatique est le reflet d’une réalité économique et financière qui s’impose aujourd’hui à Mariano Rajoy et au Parti Populaire, avec la même évidence qu’à José Luis Rodriguez Zapatero et au PSOE hier. Sauf à pratiquer le discours diplomatique grandiloquent et quichottien qui était celui de la diplomatie franquiste.
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