ANALYSES

L’arrogance de la puissance – Interrogations sur l’attitude de la nouvelle Chine

Tribune
7 juillet 2011
En fonction des fondements des différentes puissances et d’un contexte qui leur était plus ou moins propice, l’arrogance s’est exprimée de multiples manières dans l’histoire des relations internationales. Mais elle s’articule systématiquement autour d’une situation propice à l’un des acteurs, soit consécutivement à des conquêtes militaires, soit résultant d’avancées technologiques majeures. Les civilisations dites les plus avancées (à un moment particulier) furent ainsi, en plusieurs circonstances, en mesure d’imposer leurs vues à des peuples ne bénéficiant pas des mêmes moyens. Le dernier exemple historique de ce décalage permettant au plus puissant de laisser s’exprimer son arrogance fut l’aventure coloniale des puissances occidentales. Si la colonisation fut facilitée par la puissance de feu des empires, et par un niveau de technicité leur permettant de contrôler de gigantesques territoires, elle fut justifiée par la «mission civilisatrice», slogan aux contours flous et caractérisé par une arrogance dépassant très largement la domination militaire pour proposer une classification des cultures. Les plus avancées d’entre elles se voyaient ainsi légitimées dans leur contrôle des autres, quelles qu’en soient les conditions. La montée des nationalismes dans la première moitié du 20e siècle, en Europe comme au Japon, fut une des interprétations de cette classification, et l’affirmation la plus radicale de l’arrogance de la puissance, exprimée notamment par la haine de l’autre et la recherche de son assimilation ou élimination.

Dans le monde contemporain, les contours de l’arrogance ont évolué vers la manifestation de la domination économique et financière, tandis que les critères militaires, et même civilisationnels ou culturels, se sont progressivement estompés, bien qu’ils restent présents. L’arrogant est ainsi souvent assimilé au riche, ce dernier détenant les moyens financiers de la puissance. C’est pour cette raison que, dans les pays en développement, les puissances occidentales sont perçues comme arrogantes, et coutumières de l’ingérence dans leur politique intérieure, au point d’être qualifiées de néocoloniales. Ce constat évoque l’idée selon laquelle l’arrogance est autant une question de perception qu’une réalité.

Plus spécifique, la question de l’arrogance de la puissance américaine fut de son côté posée avec insistance au cours de la décennie écoulée, en marge de l’aventurisme de la politique étrangère de l’administration Bush, notamment à l’occasion de la crise irakienne et la campagne militaire engagée en mars 2003. L’unilatéralisme américain, auquel se joignit une petite cinquantaine d’États (un nombre qui comptait une grande majorité de membres n’apportant qu’un soutien politique, et qui diminua rapidement) sur la base d’une coalition et non d’une alliance, fut ainsi très vivement critiqué, et assimilé à l’affirmation de l’arrogance de la première puissance mondiale. C’est donc dans son comportement, et son usage trop poussé de la puissance, que Washington fut critiquée pour son arrogance, les questions relatives à la supériorité de la civilisation américaine restant totalement absentes, y compris dans les rangs des conservateurs les plus radicaux. Là où les empires coloniaux s’estimaient supérieurs par nature et en tous points, les États-Unis ont construit leur vision hégémonique en s’appuyant essentiellement sur leur force de frappe et leur capacité d’influence, et ce malgré le qualificatif d’hyperpuissance utilisé pour les décrire.

Le cas de la Chine se rapproche pour sa part davantage de l’exemple des puissances européennes, colonialisme mis à part, que de celui des États-Unis. L’arrogance chinoise repose ainsi sur un sentiment de supériorité culturelle et historique , qui accompagna d’ailleurs la Chine dans les heures les plus glorieuses de son histoire. Consécutivement aux «traités inégaux», les 150 dernières années, considérées comme humiliantes pour la Chine, ne seraient ainsi qu’une parenthèse dans la trajectoire arrogante d’un pays qui ne fait depuis quelques années que reproduire des méthodes qu’elle a appliquées pendant des siècles avec ses voisins, jugés inférieurs, voire vassaux. Dans le même temps, Pékin refuse de recevoir des leçons des autres puissances, et se positionne comme une sorte d’alternative à l’Occident. Après avoir été l’une des principales victimes de l’arrogance appliquée aux civilisations, la Chine ne se contenterait ainsi pas de prendre sa revanche, mais poserait les bases de sa propre arrogance, mélange de fierté retrouvée et de sentiment de supériorité que son miracle économique n’a fait qu’amplifier. Parce qu’elle dispose non seulement de moyens considérables, et dans le même temps repose sur une culture plurimillénaire – à l’opposé des États-Unis – la Chine est parfois qualifiée de «mégapuissance», dans un effort de comparaison entre les deux pays, et de surenchère en réponse à l’hyperpuissance.

Pour autant, il semble déplacé de chercher à comparer l’arrogance des États-Unis sous l’administration Bush et celle de la Chine contemporaine. En effet, l’arrogance américaine fut un choix politique, et depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, la première puissance mondiale se montre d’ailleurs plus ouverte au dialogue, confirmant un véritable changement d’attitude. Côté chinois, l’arrogance résulte à l’inverse d’un processus qui s’est lentement mis en place, et qui est alimenté par le miracle économique et l’ascension spectaculaire de ce pays au cours des trois dernières décennies. Il s’agit donc d’un processus, encore inachevé, et que les changements d’équipe dirigeante n’ont ni atténué, ni modifié depuis ces trois décennies.

Les succès éclatants de la Chine dans les régions en développement expliquent – mais ne justifient cependant pas – l’arrogance qu’elle manifeste à l’égard de ceux qui se mettent encore en travers de son chemin, généralement des pays occidentaux. On a ainsi vu les autorités chinoises critiquer avec insistance les dirigeants occidentaux désireux de rencontrer le Dalaï Lama, dénoncer ce qu’elles estiment être une instrumentalisation par l’Occident de la question des minorités et de la liberté d’expression, s’opposer aux percées de Google en Chine (et d’une multitude d’autres entreprises étrangères, au bénéfice des producteurs chinois), s’offusquer des références à la question des droits de la personne, ou encore reprocher à des chefs d’État de ne pas se montrer suffisamment dociles à l’égard de Pékin. La visite de Stephen Harper à Pékin en 2010 fut ainsi un exemple criant des méthodes de la Chine, le Premier ministre canadien étant rappelé à l’ordre pour ne pas avoir montré suffisamment d’intérêt pour son interlocuteur. Il y a encore quelques années, Pékin adoptait l’attitude exactement opposée, suivant les recommandations de Deng Xiaoping sur la nécessité de se montrer humble et discret sur la scène internationale. Aujourd’hui, la Chine est décomplexée, conquérante, et elle répond aux critiques avec fermeté et dédain. L’arrogance du gouvernement chinois est dès lors devenue une réalité face à laquelle il est de plus en plus difficile de résister. Car Pékin n’hésite plus désormais à faire usage de sa puissance économique pour menacer de représailles ceux qui se risqueraient à ne pas se soumettre à ses exigences. La Norvège, pays hôte de la remise du Prix Nobel de la Paix, dont l’édition 2010 fut décernée au dissident Liu Xiaobo, fut ainsi rappelée à l’ordre – sans succès, cependant – par les dirigeants chinois, désormais coutumiers du fait.

Au niveau régional, l’arrogance de la Chine se double de la volonté de s’imposer comme l’acteur principal, au risque de reproduire le système de vassalité de la période impériale, quand les royaumes voisins se voyaient dans l’obligation de prêter allégeance à l’empire du Milieu. Cette ambition est sujette à une grande crainte des autres pays d’Asie du Nord-est, qui se singularise comme étant la seule région au monde à ne compter aucune architecture institutionnelle, que ce soit sur les questions économiques et commerciales, politico-stratégiques, ou même culturelles. Mais dans le même temps, les voisins de la Chine ne peuvent ignorer sa montée en puissance, et que ce soit à Taipei, à Séoul ou même à Tokyo, les initiatives en vue de renforcer les relations bilatérales se multiplient, et la reconnaissance, même implicite, de Pékin comme puissance régionale s’affirme de plus en plus. La crise économique internationale et les récents déboires du Japon ont un effet accélérateur sur ce processus de reconnaissance du rôle majeur de la Chine dans la région, perçu par Pékin comme une véritable allégeance. On peut dès lors s’interroger sur les conséquences de ce rapprochement à moyen terme, tant il semble conforter Pékin dans ses choix et l’inciter à se montrer de plus en plus arrogante.

L’arrogance des puissances occidentales (en tant qu’entités étatiques) est cependant souvent mise en relation avec l’arrogance, supposée celle-ci, qui serait celle des Occidentaux à l’égard du reste du monde. Dans ce cas, peut-on également considérer que les Chinois sont aujourd’hui arrogants, ou ne s’agirait-il au contraire que de la manière dont la montée en puissance de la Chine est perçue, le plus souvent avec crainte, par les Occidentaux? On remarque ainsi que c’est tout autant la manière dont la Chine se comporte sur la scène internationale que la frustration que les Occidentaux (investisseurs notamment) manifestent en réponse à son refus de se plier à leurs exigences qui caractérise la montée en puissance chinoise. Dans ce décor, les Chinois ne seraient que des acteurs arrogants opposés à d’autres arrogants, générant des situations conflictuelles dans lesquelles ils ont une part de responsabilité certaine, mais pas exclusive. De même, dès lors que l’arrogance de la Chine s’opposerait à celle des puissances occidentales, nous pouvons nous interroger sur les conséquences d’une lutte d’influence et d’hégémonie à grande échelle. Les puissances arrogantes se sont, à de multiples reprises, affrontées dans l’histoire (notamment à l’occasion de la Première Guerre mondiale), mais le contexte est ici particulier, puisqu’elles ne revendiquent pas les mêmes racines culturelles. C’est sans doute ce qui justifie les craintes qui entourent la montée en puissance de la Chine et les tentations hégémoniques de Pékin.

La Chine est donc arrogante, mais qu’en est-il des Chinois? Les empires coloniaux étaient ainsi arrogants dans la manière dont ils se positionnaient à l’égard des autres peuples, mais les colons n’en étaient pas moins l’incarnation de cette arrogance. Le cas américain est en revanche moins pertinent, car si Washington fut arrogante pendant la parenthèse de la présidence de George W. Bush, les Américains ne se sont pas montrés plus arrogants pendant cette période, à l’exception d’un groupe limité de conservateurs. Dans le cas de la Chine, on relève une association de ces deux tendances. Pékin se montre ainsi de plus en plus arrogante, mais dans le même temps, les Chinois, plus sûrs d’eux-mêmes et – enfin – libérés de leurs complexes d’infériorité consécutifs aux humiliations du 19e siècle, se comportent parfois comme le faisaient les colons des empires coloniaux. L’arrogance n’est ainsi pas uniquement une pratique de politique étrangère, mais un phénomène nettement plus large, et qui s’appuie sur la manière dont les Chinois perçoivent la montée en puissance de leur pays, et se voient au centre du monde. Si la Chine est aujourd’hui décomplexée, c’est aussi et surtout parce que les Chinois le sont, et cette tendance pourrait aller crescendo.

Reste à savoir quel serait l’antidote à l’arrogance, et comment les États parviendraient à s’imposer sans imposer, et à renforcer leur influence sur la scène internationale sans être immédiatement perçus comme impérialistes ou agressifs. En d’autres termes, que doivent faire les puissances pour ne pas donner l’impression d’être trop tentées par l’arrogance? Le politologue américain Joseph Nye s’est attardé sur cette question il y a deux décennies, et a identifié le soft power , qui est pour lui «la capacité à changer ce que les autres veulent en raison de sa force d’attraction», s’opposant ainsi au hard power, qui est «la capacité à changer ce que les autres font». Construite en tirant les leçons de la Guerre froide, cette notion n’en reste pas moins très actuelle, et trouve même avec la Chine un exemple qui confirme sa pertinence. Détail intéressant, Pékin mise en effet sur la force de son soft power – érigée depuis 2007 au rang de stratégie politique officielle – pour assurer sa montée en puissance, mais n’en demeure pas moins arrogante, et se sert même de sa capacité d’influence pour asseoir son hégémonie et renforcer sa capacité d’influence. Le soft power peut ainsi, selon la manière avec laquelle il est utilisé et les moyens qui lui sont alloués, atténuer les effets contre-productifs en termes d’image de l’arrogance, mais sans nécessairement en réduire la portée. De même, si Pékin cherche à soigner son image, la coexistence du soft power et de l’arrogance pourrait à terme poser problème, et le paradoxe d’une politique étrangère parfois schizophrénique sera exposé aux réalités de sa mise en pratique. Pour l’heure, la Chine est bien acceptée par les pays dans lesquels elle se montre de plus en plus présente, mais on peut aisément imaginer des situations dans lesquelles l’empire du Milieu serait qualifié de néocolonialiste et arrogant afin de défendre ses intérêts ou d’imposer ses vues, à la manière des critiques que reçoivent généralement les puissances occidentales. De même, la nature du régime chinois et l’absence de liberté d’expression, que les récentes arrestations de dissidents en marge du mouvement qualifié de «révolution du jasmin» ont confirmée, met en avant les paradoxes d’un pays qui souhaite plus que tout soigner son image, mais qui reste dans le même temps inflexible sur des questions sensibles. Pour ces raisons, Pékin se voit dans l’obligation de contrôler son arrogance et de miser sur son soft power, au risque de voir son image se dégrader aussi rapidement qu’elle s’est consolidée au cours des dernières années.

Enfin, quelles devraient être les attitudes face à l’arrogance de la Chine ? Compte tenu de la puissance chinoise, déclinée désormais sous de multiples formes, s’y opposer frontalement peut générer des conséquences nuisibles. À l’inverse, l’accepter de manière systématique reviendrait à jouer le jeu de Pékin. L’attitude la plus souvent adoptée par les puissances occidentales, qui consiste à répondre à l’arrogance chinoise par une autre arrogance, est non seulement malvenue, mais elle est aussi inquiétante en ce qu’elle provoque un choc des arrogances et génère des tensions qui pourraient s’amplifier. Plus que l’attitude d’une puissance comme la Chine, c’est la façon dont elle est perçue et les réponses qui y sont apportées qui peuvent potentiellement créer des situations conflictuelles. Il est par conséquent nécessaire de repenser la manière de réagir face à l’arrogance chinoise, en établissant une distinction entre les nécessaires critiques visant les méthodes du régime et le légitime sentiment de fierté retrouvée de la population chinoise qui n’est de son côté pas critiquable, à condition qu’il ne dégénère pas en sentiment de supériorité. Ainsi, si l’arrogance doit être contenue par le puissant, la perception de la puissance par l’autre est tout aussi déterminante, et elle doit être bien contrôlée.
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