ANALYSES

Mort d’Élisabeth II : quelles conséquences sur la société britannique ?

Interview
14 septembre 2022
Le point de vue de Olivier de France


La reine Élisabeth II s’est éteinte ce 8 septembre à l’âge de 96 ans, après 70 ans de règne. Alors qu’une nouvelle Première ministre a été désignée, la mort de la reine pourrait affecter l’unité nationale. À quels changements peut-on s’attendre avec son successeur Charles III ? Doit-on s’attendre à davantage de prises de position politiques de la part du roi ? Le point avec Olivier de France, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste du Royaume-Uni.

La reine Élisabeth II était le ciment du Royaume-Uni et du Commonwealth. Y a-t-il un risque de dislocation du pays ?

J’aime beaucoup votre première formule, car la reine représentait à mon sens en effet un ciment politique et culturel pour le pays, bien davantage qu’un soubassement constitutionnel ou religieux. Beaucoup d’autres métaphores ont été utilisées depuis jeudi dernier pour décrire la même chose. On a entendu le dirigeant du parti travailliste Sir Keir Starmer la comparer au point fixe autour duquel tournait le Royaume-Uni. Un commentateur a employé la métaphore du poisson dans un ruisseau : le poisson qui se nourrit dans un courant d’eau reste fixe alors que le ruisseau coule. On a l’impression que le poisson est immobile, mais il l’est uniquement parce qu’il se meut. S’il était réellement immobile, il serait emporté avec le courant. C’est une manière de dire qu’elle était une constante alors que « tout s’écoule » autour de nous comme un cours d’eau, après le mot d’Héraclite.

Mais celle du ciment est celle que je préfère. Je pense qu’elle représentait en effet un ciment qui liait les Britanniques entre eux de manière implicite : une forme souterraine « d’accord sur l’essentiel ». Grâce à elle, on pouvait être en désaccord sur tout. L’arène politique se chargeait des controverses : les visions du pays peuvent diverger, de manière parfois importante, notamment à la Chambre des Communes où s’invectivent le parti de gouvernement et l’opposition. Le Parlement est d’ailleurs construit de sorte qu’ils puissent se faire face, au contraire des chambres française, allemande ou européenne.

Elizabeth représentait à l’inverse une forme de socle culturel à propos duquel les Britanniques sont à peu près d’accord, quand bien même la question de la monarchie constitutionnelle elle-même est débattue. C’est cet accord sur l’essentiel qui permet de discuter et de se disputer sur tout dans l’arène politique. Parler aujourd’hui de dislocation est en revanche tout à fait exagéré. Le Royaume-Uni est une démocratie similaire aux autres régimes parlementaires européens, à ceci près qu’elle comporte un élément monarchique. La reine ne permettait pas de maintenir cet édifice à la manière d’une clé de voute. Elle cimentait plutôt les éléments de la société britannique entre eux.

Qu’est-ce qui va changer avec Charles III ?

À l’époque du couronnement de la reine, les sociétés européennes étaient moins atomisées. Élisabeth II était encore une reine de droit divin et disposait d’une forme de légitimité religieuse, ce que l’on a beaucoup de mal à concevoir aujourd’hui. Le ciment religieux était donc bien plus fort. Il y avait aussi un ciment constitutionnel. Le fait d’avoir une monarchie constitutionnelle avec un monarque qui ne régnait pas seulement sur le Royaume-Uni, mais sur un certain nombre de pays du Commonwealth, était bien moins surprenant et plus acceptable qu’aujourd’hui.

Les aspects religieux et constitutionnel sont moins forts pour Charles III. Pour assurer sa légitimité, il va devoir incarner un lien politique, puisqu’il lui sera plus difficile de la tirer d’un sentiment religieux ou d’une garantie constitutionnelle. À l’accession d’Élisabeth, l’on tirait sa légitimé de Dieu, il faut aujourd’hui la tirer du peuple. L’on est passé en fait d’une forme de transsubstantiation divine à une transsubstantiation populaire : ce n’est plus le corps du roi qui participe du corps de Dieu, c’est le roi qui participe de l’image que le peuple se donne de lui-même. Les temps sont durs pour les monarques…

Cette légitimité politique, par quoi passe-t-elle ? Par des décisions politiques, par des prises de position ? Ou est-ce que justement le monarque ne doit-il pas toujours rester en retrait de ces aspects ?

C’est le point fondamental. La légitimité politique d’Élisabeth ne provenait pas de son intervention dans le débat politique. L’attachement des gens à la reine était justement dû à cette non-ingérence dans la vie politique. Elle avait une relation très personnelle avec le peuple, qui pouvait se soustraire aux controverses politiques et qui participait à la manière dont la nation définissait sa propre image au niveau collectif. Elle incarnait ce qu’Abraham Lincoln appelait « la meilleure partie de nous-mêmes ». Ce n’est pas un récit qui se construit à court terme et le prince Charles, qui a longtemps vécu dans l’ombre de Diana, partait de loin de ce point de vue. Le fait qu’il soit désormais le roi Charles III et qu’il s’inscrive dans cette transmission historique lui facilitera désormais les choses.

De mon point de vue, Charles devrait s’investir sur les questions écologiques, qui ont toujours eu de l’importance pour lui, mais en se gardant d’intervenir directement dans le débat domestique. Prendre le problème par le biais du Commonwealth, par exemple, lui permettrait d’acquérir ses lettres de noblesse en défendant certains pays moins privilégiés du Pacifique, qui subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique provoqué par les pays industrialisés. Il pourrait s’inscrire dans le débat sans être trop clivant et se construire par là un rôle et une stature en dehors du Royaume-Uni.
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