ANALYSES

Birmanie : les 1000 jours au pouvoir d’Aung San Suu Kyi et de la LND

Tribune
3 avril 2019


Le 30 mars 2016, un semestre après un indiscutable succès électoral (86 % des sièges au parlement lors du scrutin d’octobre 2015) et une interminable passation de pouvoir avec l’administration Thein Sein sortante (2011-2016), le gouvernement civil aux couleurs de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, accédait enfin au pouvoir[1], les généraux birmans reconnaissant à cette occasion (à la grande différence du douloureux précédent de 1990) leur défaite et la victoire des forces démocratiques.

Trois années et quelques désillusions plus tard, en ce printemps 2019 propice aux questionnements politiques en Asie du Sud-Est[2], la première administration civile issue des urnes depuis les années soixante et son emblématique porte-drapeau Aung San Suu Kyi - l’ancienne passionaria de la cause démocratique birmane, prix Nobel de la paix 1991 devenue au printemps 2016 Conseillère d’État et ministre des Affaires étrangères – célèbrent leurs 1000 jours et plus à la tête du pays. Du moins dans le périmètre autorisé par la toujours très influente caste des généraux, à l’origine au début de la décennie (2011) d’un processus de transition démocratique aujourd’hui enlisé au milieu du gué.

De fait, ne pouvant s’appuyer sur une quelconque expérience préalable de la gestion des affaires nationales, le gouvernement LND - sous la présidence honorifique de U Win Myint et les auspices d’Aung San Suu Kyi, la ‘cheffe de l’État officieuse’ et contrariée[3] - se débat au printemps 2019, après trois années d’exercice délicates, avec une kyrielle de contingences intérieures plus complexes les unes que les autres : rapports tendus sinon critiques entre l’ancienne junte et Aung San Suu Kyi[4], velléités de modification de la Constitution portées par la LND, processus de paix pour le moins laborieux, poursuite des combats dans divers États (Kachin, Shan), enfin, les conséquences de la crise humanitaire en Arakan et la stigmatisation consécutive du régime par les grandes capitales occidentales, pour ne signaler que les dossiers les plus saillants.

Notons à ce propos que les incidences de la situation en Arakan sur l’image extérieure de la Birmanie post-junte, sur le crédit (déjà relatif) du gouvernement civil et l’aura d’Aung San Suu Kyi, ont été considérables. Un scénario dégradé, bien loin des attentes et des espérances, hypothéquant comme il se doit l’attractivité (au sens économique, opportunités d’affaires et investissements directs étrangers) de cet État en pleine transition démocratique, et éreintant jusqu’à la pugnace et résiliente Dame de Rangoun, hier adulée de Washington à Paris, aujourd’hui persona non grata dans ces mêmes capitales, fort marrie d’être l’objet d’un tel crime de lèse-majesté...

Qu’ils appartiennent au camp démocrate (LND), aux multiples formations ethniques ou pro-junte (USDP) ou encore aux rangs de l’armée (la Tatmadaw), les acteurs de la volatile scène domestique birmane sont déjà tournés vers le prochain grand rendez-vous politique national : les élections générales d’automne 2020. Un scrutin qui, à dix-huit mois de l’échéance, demeure pétri d’incertitudes quant à sa programmation[5], aux chances de la LND de l’emporter à nouveau (et avec quelle marge), à la mobilisation future de l’électorat ethnique (1/3 de la population), à l’identité des successeurs possibles d’U Win Myint à la présidence, ou encore au positionnement et à l’ambition de la Tatmadaw, grande ordonnatrice de l’ombre.

Entrée en campagne en exhumant dernièrement un argument fort de sa campagne de 2015 (amendement partiel de la Constitution de 2008, rédigée par les militaires pour pérenniser leur influence dans le paysage institutionnel), la LND prend en saisissant ce levier le risque de s’attirer plus encore les foudres des généraux, très réservés sur l’opportunité de toucher à la Constitution (et ainsi de menacer leurs intérêts) en amont de ces élections de 2020. Par le passé, lors de la longue période de junte militaire qui affligea ce pays (1962-2010), Aung San Suu Kyi et les défenseurs de la cause démocratique ont de diverses manières payé un lourd tribut en s’opposant aux desseins et à l’autorité des hommes en uniforme.

Les combats violents opposant divers groupes ethniques armés[6] dans le nord (État Kachin), le nord-est (État Shan) et l’ouest (Arakan) à l’armée régulière, l’impasse dans laquelle se trouve le processus de paix, et la gestion ultrasensible du dossier Rohingya en Arakan, offrent sans grande difficulté ces prochains mois à l’irascible Tatmadaw une large palette de représailles possibles à l’encontre de la fébrile administration LND et d’Aung San Suu Kyi, fragilisant mécaniquement la stabilité intérieure. Une épée de Damoclès très concrète pointée à la fois sur la poursuite de la transition démocratique et le quotidien des 55 millions de Birmans aspirant à davantage de sérénité.

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[1] Près de trente ans après sa création, à la fin des années quatre-vingt.

[2] On pense notamment ici au tout récent scrutin législatif du 24 mars dans le royaume thaïlandais voisin.

[3] Les dispositions de l’article 59 alinéa f, rédigées sur mesure ou presque pour Aung San Suu Kyi, mentionnent diverses conditions d’éligibilité à la présidence rédhibitoires pour cette dernière, notamment pour ce qui a trait à la nationalité du conjoint (Suu Kyi fut mariée à un ressortissant britannique) ou des enfants (ses deux fils sont citoyens britanniques).

[4] Toute fille soit-elle du général Aung San, le père de la nation et héros de l’indépendance birmane (1948).

[5] L’armée pouvant interférer dans l’organisation du scrutin en arguant d’une situation sécuritaire intérieure impropre, en évoquant l’Arakan et les opérations contre-insurrectionnelles contre les éléments rohingyas radicaux de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), ou encore, si de besoin, les hostilités avec divers groupes ethniques armés dans les États Shan et Kachin, notamment.

[6] Non-signataires de l’accord national de cessez-le-feu d’octobre 2015.
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