ANALYSES

Rohingyas : un droit au retour impossible ?

Interview
23 novembre 2018
Le point de vue de Alice Baillat


Plus d’un an après l’accord de rapatriement des Rohingyas signé entre la Birmanie et le Bangladesh, la situation de cette minorité ethnique musulmane est toujours bloquée. Quelle est la situation des Rohingyas tant au Bangladesh qu’en Birmanie actuellement ? À l’approche des élections législatives bangladaises prévues le 30 décembre prochain, cette crise pèse-t-elle sur la campagne électorale ? Le point de vue d’Alice Baillat, chercheuse à l’IRIS, sur la situation.

Un accord bilatéral a été signé entre la Birmanie et le Bangladesh en novembre 2017 pour convenir du retour des Rohingyas dans l’État d’Arakan. Or ce rapatriement, auquel s’est opposée l’ONU, est actuellement suspendu. Quelles en sont les raisons ?

Le rapatriement des Rohingyas a été négocié par les autorités birmanes et bangladaises en novembre 2017, un peu plus de deux mois après leur exode massif vers le Bangladesh qui a fait suite aux exactions commises par l’armée birmane à leur encontre en août 2017. Cet accord de rapatriement est rapidement tombé au point mort en raison d’une incapacité des deux parties à s’entendre sur les conditions de ce rapatriement et d’une stratégie, à mon sens volontaire, de retardement de ce processus par les autorités birmanes qui ne souhaitent pas voir revenir cette population sur leur sol.

L’idée d’un rapatriement a été relancée avec un nouvel accord entre le Bangladesh et la Birmanie il y a quelques semaines. Les deux pays s’étaient accordés pour rapatrier, à partir du 15 novembre et au rythme de 150 par jour, un premier groupe de 2200 personnes environ. Toutefois, les autorités bangladaises ont déclaré quelques jours avant la date butoir qu’elles repoussaient le rapatriement. Cette annonce fait suite notamment à l’appel lancé par de nombreuses ONG inquiètes que ce processus ne respecte pas les conditions d’un retour sûr et volontaire, demandé depuis le début par les Nations unies. En effet, ce rapatriement n’est censé se réaliser que sous quatre conditions : le retour doit être sûr, volontaire, digne et durable pour les Rohingyas en Birmanie. Or, pour l’heure, aucune de ces quatre conditions n’est respectée...

Le retour n’est pas sûr, car les garanties demandées par les Rohingyas et l’ONU concernant la sécurité des populations concernées sur le territoire birman ne sont pas réunies pour l’heure. Ensuite, le retour doit être volontaire, ce qui signifie que seuls les Rohingyas candidats au départ peuvent être rapatriés. Or, on s’est rendu compte que la plupart des Rohingyas inscrits sur les listes communiquées aux autorités birmanes par le Bangladesh n’avaient en réalité jamais donné leur accord pour rentrer. L’annonce de la relance du processus de rapatriement a d’ailleurs provoqué la panique dans les camps. La dignité des Rohingyas n’est également pas prise en compte. Ces derniers ne sont pas associés aux discussions concernant leur rapatriement et n’ont aucune information sur ce qui les attend de l’autre côté de la frontière s’ils retournent en Arakan. On sait seulement que les autorités birmanes prévoient de parquer les Rohingyas dans des centres d’accueil « de transit », qui risquent en réalité fort de n’être que des camps d’internement forcé à durée indéterminée. L’absence de promesse de rendre aux Rohingyas leurs terres, leurs maisons et leurs villages n’augure pas d’une volonté de la Birmanie de réaccueillir durablement et dignement cette minorité musulmane persécutée de longue date, tout comme le refus de rouvrir le débat sur leur citoyenneté.

Quelle est aujourd’hui la situation des Rohingyas au Bangladesh et en Birmanie ? Dans quelle mesure le traitement répressif envers les Rohingyas a-t-il durablement affaibli la Birmanie sur la scène régionale et internationale, à l’image des récentes menaces de la Commission européenne de retirer au pays ses avantages commerciaux envers l’Europe ?

La situation des Rohingyas au Bangladesh et en Birmanie n’a pas beaucoup évolué ces derniers temps. On est toujours dans une situation de blocage où on a, côté birman, entre 200 000 et 300 000 Rohingyas, dont 120.000 sont parqués dans des camps de déplacés internes sans avoir la possibilité d’en sortir, cela depuis 2012. On a encore vu, pas plus tard que la semaine dernière, un bateau transportant une centaine de Rohingyas fuyant les camps de déplacés internes en Birmanie faire naufrage près des côtes birmanes. Cela démontre que la Birmanie est toujours loin de représenter pour cette minorité un territoire sûr et accueillant, et des enquêtes onusiennes ont d’ailleurs montré récemment que les persécutions se poursuivaient en Arakan à leur encontre.

Côté Bangladesh, près d’un million de Rohingyas sont toujours dans des camps de fortune où les acteurs humanitaires se battent chaque jour pour tenter de venir en aide aux réfugiés et de leur apporter l’aide nécessaire. Mais, les besoins sont colossaux, les contraintes nombreuses, et fait préoccupant, l’aide internationale commence à décroître. Il s’agit d’un phénomène assez naturel de lassitude où lorsqu’une crise dure dans le temps, elle se retrouve au bout d’un moment remplacée par une autre dans les médias, occupant alors moins le devant de la scène et tombant aux oubliettes. Cela se traduit par une baisse des dons, notamment des particuliers, les gens pensant que si on n’en parle plus, c’est que la crise est résolue. Or elle est loin de l’être, d’autant que, si la saison des pluies est en train de s’achever, celle des cyclones arrive. Compte tenu de l’exposition des camps aux catastrophes naturelles, si un cyclone important survenait, ce serait une catastrophe pour les Rohingyas et les populations alentour.

Cette crise a bien évidemment des implications sur l’image régionale et internationale de la Birmanie. La décision  de la Commission européenne de mettre en place de nouvelles sanctions commerciales contre la Birmanie montre que le pays reste dans le viseur des puissances occidentales qui continuent d’essayer de faire pression sur les autorités pour sortir de cette crise par la voie diplomatique, mais c’est sans grand succès pour l’heure. Plus encore, on assiste depuis plusieurs mois à une forte détérioration de l’image de la Birmanie sur la scène internationale, à travers notamment le discrédit jeté sur Aung San Suu Kyi. Longtemps encensée par l’Occident pour avoir défendu les droits de l’homme et la démocratie face à la junte militaire, ce qui lui a valu de recevoir le Prix Nobel de la paix en 1991, elle est vivement critiquée et discréditée depuis août 2017 pour son silence et sa complicité passive avec les militaires, face aux exactions dont sont victimes les Rohingyas. Preuve en est, plusieurs prix et distinctions récompensant Aung San Suu Kyi pour son combat contre la junte lui ont été retirés au cours de ces derniers mois.  Le dernier d’entre eux est le titre « d’ambassadrice de conscience » d’Amnesty international, l’ONG justifiant sa décision en arguant que la dirigeante birmane avait trahi les valeurs qu’elle avait auparavant défendues.

Fait inquiétant aussi, l’image d’Aung San Suu Kyi et de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), se dégrade aussi au niveau national. Cette perte de soutien populaire n’est pas liée à la situation des Rohingyas, cette communauté étant largement honnie par la majorité de la population birmane, qui ne les considère donc pas comme des citoyens légitimes en Birmanie. Mais Aung San Suu Kyi et son parti, qui ont suscité énormément d’espoir au sein de la population lors de leur victoire aux dernières élections en 2016, déçoivent aujourd’hui beaucoup, car très peu de progrès socio-économiques sont observés depuis leur arrivée au pouvoir. Alors que des réformes étaient attendues en matière d’éducation, de santé ou de développement économique par exemple, rien n’a été entrepris pour le moment. Par ailleurs, la situation des minorités ethniques et du respect de leurs droits, au-delà même des Rohingyas, reste très préoccupante, tout comme celle de la liberté de la presse.

Alors que des élections générales vont avoir lieu fin décembre au Bangladesh, la question des Rohingyas pèse-t-elle sur la campagne ?

Le Bangladesh est en pleine période électorale, puisque des élections législatives sont prévues le 30 décembre 2018. La crise des Rohingyas ne devrait pas peser de manière significative sur les élections, dont le résultat s’annonce a priori prévisible. La Ligue Awami, au pouvoir actuellement au Bangladesh, devrait briguer sans trop de suspense un troisième mandat consécutif, face à une opposition affaiblie depuis les dernières élections et qui peine à se reconstruire. La cheffe du BNP (Bangladesh Nationalist Party), principal parti d’opposition, est en prison depuis plusieurs mois et ne pourra donc pas se présenter aux élections. Et la coalition de l’opposition qui tente de se constituer pour contrer la Ligue Awami ne devrait pas suffire à empêcher celle-ci de se maintenir au pouvoir pour un nouveau mandat.

Néanmoins, Sheikh Hasina, la Première ministre du Bangladesh et cheffe de la Ligue Awami, a fait du rapatriement des Rohingyas une promesse de campagne. Il faut en effet bien comprendre que l’on se trouve dans un des pays les plus pauvres au monde, et pour qui la gestion de cette crise depuis plus d’un an pèse sur les moyens et les capacités de l’État bangladais, mais aussi sur les populations locales vivant autour des camps. Si ces dernières ont fait preuve d’une grande bienveillance et de beaucoup de générosité pour venir en aide aux Rohingyas dans les premiers temps de la crise, elles subissent aujourd’hui de plein fouet les effets collatéraux de l’installation des camps dans leur environnement : déforestation massive, hausse des prix des denrées alimentaires et des loyers, concurrence accrue pour l’emploi, etc. On observe donc un mécontentement croissant des populations locales qui souhaitent désormais que les Rohingyas rentrent en Birmanie le plus vite possible. Et ces électeurs locaux pourraient, au moment des élections, exprimer ce mécontentement dans les urnes en votant pour un parti de l’opposition. Il faut d’ailleurs sans doute tenir compte du contexte électoral pour comprendre la volonté du gouvernement bangladais de relancer le processus de rapatriement, avant de reculer à nouveau face à la pression internationale : il s’agissait d’une certaine manière de montrer à la population que le gouvernement restait engagé dans la résolution de la crise, et respectait donc sa promesse.

Le gouvernement bangladais risque d’ailleurs à mon sens de se retrouver de plus en plus coincé entre les exigences des Nations unies, qui lui demandent de ne pas renvoyer les Rohingyas en Birmanie tant que les conditions ne sont pas réunies, et celles de sa population, qui ne souhaite pas voir ces réfugiés s’installer durablement au Bangladesh. L’enlisement de la crise risque donc de mettre les autorités bangladaises dans une position de plus en plus compliquée. Tant que l’ONU et les puissances occidentales continuent de soutenir le Bangladesh en apportant une aide humanitaire dans les camps, on peut espérer que celui-ci respecte son engagement de ne pas rapatrier de force les Rohingyas. Mais si l’attention internationale finit à un moment par se détourner de cette crise, et par laisser le Bangladesh de plus en plus seul face à la gestion des camps, alors il n’est pas à exclure que celui-ci s’essouffle et prenne des mesures radicales. Des rapatriements forcés ont déjà été observés lors d’un précédent exode en 1991-1992. Il est donc essentiel de continuer à soutenir le Bangladesh sur le plan humanitaire, mais aussi politique, en maintenant la pression sur les autorités birmanes pour qu’elles apportent les garanties nécessaires à un retour sûr, digne, volontaire et durable des Rohingyas sur leurs terres en Arakan.
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