ANALYSES

La crise catalane au miroir du Pays basque

Tribune
26 octobre 2017


La crise catalane espagnole accapare l’attention. Les observateurs extérieurs s’efforcent d’en saisir les subtilités institutionnelles et partisanes avec plus ou moins de bonheur. Son côté feuilletonesque accroit intérêt et curiosité. Tout le monde semble avoir oublié le Pays basque, qui captait les regards médiatiques à l’époque de l’ETA et des attentats.

Un détour par Vitoria, capitale d’Euskadi, serait pourtant de bon conseil. Du moins pour tous ceux qui tentent de comprendre les dynamiques nationalistes espagnoles. Pourquoi les Basques ne suivent-ils pas la voie des indépendantistes catalans ou, a minima, n’organisent-ils pas des référendums de séparation ou d’affirmation, pétrolière ou fiscale, comme les Ecossais, les Lombards et les Vénitiens ?

Le paradoxe vient spontanément à l’esprit. Le Lendakari, le président du gouvernement basque n’est-il pas nationaliste comme son homologue de Barcelone ? N’a-t-il pas de revendications similaires à celles de la généralité catalane pour sa communauté régionale ? Comment comprendre son silence apparent, et finalement les rapports plus que corrects qu’il entretient avec le gouvernement de Madrid ?

Inigo Urkullu a bien entendu donné son point de vue sur la crise catalane à plusieurs reprises. Il a appelé au dialogue avec insistance et préconisé la tenue d’une consultation référendaire négociée par les deux parties sur le modèle britannique et canadien. Il a très logiquement regretté et condamné l’unilatéralité du gouvernement catalan et les excès d’autorité de Madrid. Au Sénat espagnol, le représentant du PNV (le Parti nationaliste basque) a voté contre la constitution d’une commission spéciale chargée d’étudier la validité de la mise sous tutelle de la Communauté autonome régionale de Catalogne. Le PNV a menacé de ne pas voter le budget de l’Espagne au cas où la généralité catalane serait effectivement placée sous l’autorité du gouvernement central.

Le refus d’actes et initiatives asséchant les espaces de dialogue a été clairement exprimé. En revanche, le président basque a signalé de manière égale que la stratégie indépendantiste de la généralité, n’était pas la sienne. A l’occasion d’un rassemblement électoral en 2016, il a expliqué pourquoi cette voie ne lui paraissait pas la bonne. « J’espère ne pas avoir à vivre ce qu’ont vécu Mas et Puigdemont » (NB : les deux derniers présidents de la Généralité), « Parler d’indépendance au XXIème siècle, c’est revenir aux images d’autrefois. Il est impossible qu’aujourd’hui un Etat puisse déclarer son indépendance « (..) « Une majorité nationaliste existe (au Pays basque). Elle m’invite à suivre ce chemin (celui de l’indépendantisme catalane). Je ne l’ai pas suivi et je ne vais pas le suivre. (…) Tout cela est bien loin des réalités basques ».

Pourquoi ? « Parce 80 % de la législation de chaque pays est une transposition des directives européennes. C’est pourquoi quand nous parlons d’aller vers plus de souveraineté nous regardons vers l’Europe. (..) L’Europe a dit à l’Espagne qu’il fallait couper dans son budget. L’Espagne est-elle indépendante ? L’Irlande, la Grèce, le Portugal l’étaient-ils quand ils ont été sous tutelle ? (..) Nous vivons, » a-t-il poursuivi, « dans un monde globalisé dans lequel il conviendrait de passer de l’indépendance à la souveraineté pour affirmer le droit de décider ».

« Je suis, a-t-il déclaré, en d’autres circonstances un ‘ souverainiste pragmatique’, un indépendantiste du XXIème siècle, c’est-à-dire quelqu’un qui croit à la souveraineté partagée, négociée à différents niveaux. Je crois davantage en ces souverainetés partagées qu’en l’indépendance absolue ». Concrètement, cela signifie une situation de double dialogue et négociation permanente, à Vitoria (siège des institutions basques) et à Madrid (capitale de l’Espagne).

Pour renforcer la construction européenne, le dualisme entre les compétences de l’Etat central et celles des entités périphériques a été accru. Dès sa création, le Marché commun a instauré des règles commerciales aux pays membres, l’euro a pris la place de la peseta, la monnaie espagnole. Les accords de Schengen ont supprimé les contrôles frontaliers et la ligne physique qui séparait Basques de France et d’Espagne.  D’autre part, chaque élection nationale espagnole a été l’occasion de négocier de nouvelles compétences en échange d’un soutien parlementaire, tantôt au Parti populaire, tantôt au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Les autorités d’Euskadi ont ainsi obtenu le rétablissement de droits fiscaux particuliers et dérogatoires, la Concertation économique, la gestion de la sécurité sociale, de l’enseignement, la création d’un police « régionale » et de moyens de communications publics (radio et télévision). Les dernières élections ont consolidé la démarche en faisant alliance avec les socialistes au Pays basque, ainsi qu’en soutenant le Parti populaire à Madrid. Le président basque a présenté fin juillet les conditions de son soutien à Mariano Rajoy, à savoir 34 transferts de compétence et une rallonge budgétaire.

Dans la foulée, Inigo Urkullu a obtenu à la différence de son « homologue » catalan d’être reçu par Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne. Cette différence a été pratiquée pendant longtemps par les nationalistes catalans qui l’ont abandonné en 2012. Les Basques ont repris le flambeau, il est vrai après la difficile expérience d’une tentative indépendantiste traumatisante de 2001 à 2006. Les Catalans affrontent aujourd’hui la complexité du réel. Les Basques avancent en douceur vers un droit de décider qui n’a pas de nom particulier, mais aux compétences grandissantes.
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