ANALYSES

« Une élection qui présente des enjeux pour le pays et pour toute la région »

Presse
13 avril 2013
Jean-Jacques Kourliandsky - par Angélique Schaller / [La Marseillaise->http://www.www.lamarseillaise.fr]

Diplômé en sciences politiques et docteur en histoire, Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) sur les questions de l’Amérique latine.


Quels sont les enjeux de cette élection ?

Pour les Vénézuéliens, l’enjeu est de savoir si la politique menée depuis 1998 va être poursuivie ou s’il faut faire autre chose en donnant une chance à l’opposition. Mais c’est aussi une élection importante pour l’ensemble de l’Amérique latine, car c’est tout le système diplomatique qui pourrait être déstabilisé. La droite a d’ailleurs déjà dit que le Venezuela ne fournirait plus du pétrole à bas prix en citant notamment Cuba. Mais c’est une question bien plus large puisque Hugo Chavez avait mis en place l’Alba, l’Alliance bolivarienne des Amériques, qui rassemble une dizaine de pays de l’Amérique centrale, du Sud et des Caraïbes et s’est concrétisée par la création de sociétés communes en matière pétrolière (Petrocaribe et Petrosur), médiatique (TeleSUR) et financière (Banco del Sur).


Le Venezuela disposant des premières ressources en pétrole, y a-t-il aussi des enjeux au niveau mondial ?

Pas vraiment. En raison de l’importance de ces réserves, il y aura forcément un accommodement avec le vainqueur, quel qu’il soit. Pour preuve, quand Hugo Chavez a dit vouloir passer des accords avec des majors occidentaux pour mettre en valeur les ressources de l’Orénoque, la totalité des grands groupes sont venus frapper à la porte, en dépit des discours. Même les Etats-Unis se sont présentés et on ne peut que constater qu’ils n’ont jamais eu la même attitude envers Caracas que celle tenue face à Cuba : pas de blocus, pas d’envoi d’hommes… Si les échanges sont parfois vifs, ils sont toujours verbaux.


Deux candidats sont en lice. Que peut-on dire de Nicolas Maduro, le président par intérim?

Un proche de Chavez qui, malgré ce que l’on a pu lire dans la presse d’opposition, n’a connu aucun problème de reconnaissance. Il a pour lui l’unité et le bilan. Ceux qui ont bénéficié des programmes sociaux, de la santé gratuite, du soutien à l’éducation… sont satisfaits. Tout comme ceux qui ont pu aller dans les réseaux d’épiceries gouvernementales proposant des produits de première nécessité à prix conventionnés. C’est important pour beaucoup de personnes. Or, si le candidat de droite, Henrique Capriles, a dit ne pas revenir sur ce qui est appelé là-bas les « missions », une partie de l’opposition les conteste, estimant que ces programmes sociaux sont du clientélisme. On peut donc comprendre que malgré les critiques sur la sécurité ou l’inflation, beaucoup ont peur de voir ces programmes disparaître et placent jusqu’à présent Nicolas Maduro très en avance dans les sondages.


L’insécurité a été un thème repris par Nicolas Maduro qui refuse de le laisser à Henrique Capriles ?

L’insécurité est un vrai problème pour le gouvernement. Caracas est la troisième ville la plus dangereuse au monde après deux villes mexicaines. Ce qui veut dire qu’au quotidien, tout le monde y est confronté, quels que soient ses revenus. Cela ne pourra avoir qu’une incidence sur l’élection. Ceci dit, l’opposition entre les deux candidats ne se joue pas là. On assiste à quelque chose de bizarre. Le candidat de droite n’attaque pas sur l’héritage Chavez, mais il y a une dispute, qui peut paraître surréaliste vue de l’étranger, sur l’héritage de Simon Bolivar.


Quelle est la situation de ce candidat de droite ?

Assez difficile car il a perdu des élections en octobre dernier contre Chavez et quelques coalitions de droite le considèrent comme trop timoré. Malgré tout, ayant pourtant gagné son siège de gouverneur durant ces élections, il a conforté une place de leader naturel de l’opposition. Néanmoins, l’équation reste toujours aussi difficile pour lui. Il est « le » candidat de plusieurs dizaines de partis d’opposition. Et quel que soit le mécontentement des classes populaires, il y a de grosses interrogations sur les mouvances d’opposition qui pourraient prendre le dessus en cas de victoire de Capriles. Cette hétérogénéité de l’opposition est un des éléments qui permettent de comprendre pourquoi elle ne parvient pas à dépasser les 45% des voix.


Pourtant Capriles était aussi présenté comme ayant réussi l’union d’une droite jusque-là éclatée, ayant pu être extrêmement outrancière ?

Henrique Capriles a bénéficié de l’échec de la stratégie de radicalisation de la droite. Celle-ci a en effet arrêté Chavez en 2002, elle a boycotté les élections de 2005 tout en condamnant en suite une chambre monocolore et pour cause, elle a impulsé une grève pétrolière qui a conduit le pays au bord du gouffre… Les radicaux espéraient ainsi les soutiens des Européens et des Américains, ce qui ne s’est pas produit à l’exception de Aznar en Espagne au moment de l’arrestation. Car le Venezuela, ce n’est pas Cuba. Le pays a du pétrole. Résultat, cette droite est finalement surtout apparue comme fantaisiste et s’est délégitimée. C’est ainsi qu’Henrique Capriles a pu émerger. Il se présente aujourd’hui avec un profil de candidat à l’américaine, travaillant le terrain de la communication et de la séduction. Si cela échoue, on va assister à une montée des mouvements radicaux.


Les meetings de campagne ont été très suivis, de part et d’autre ?

Depuis 1998, il y a une polarisation de la société : ceux qui sont pour l’un sont forcément contre l’autre, il n’y a pas de nuance. Mais depuis de nombreuses années, les résultats électoraux s’établissent à 45% pour la droite, 55% pour le gouvernement, un écart certes important mais que l’on peut aussi lire comme laissant une marge de manœuvre. Résultat, les gens se mobilisent de manière massive derrière les deux candidats.