ANALYSES

Lutte contre le VIH : des progrès malgré des situations alarmantes dans certaines régions

Interview
24 juillet 2017
Le point de vue de Anne Sénéquier
ONU Sida a publié un rapport jeudi 20 juillet sur l’état des lieux de l’épidémie du VIH dans le monde[1] .

Le point de vue du Dr Anne Sénéquier, chercheuse associée à l’IRIS.

Globalement, ce rapport apporte-t-il de bonnes nouvelles dans la lutte contre le VIH ?

Ce rapport marque le mi-parcours du défi 90-90-90 lancé il y a 3 ans de ça, avec pour objectif d’atteindre 73% de l’ensemble des personnes vivant avec le VIH ayant une charge virale indétectable en 2020. Ce chiffre revient à obtenir 90% des personnes vivant avec le VIH connaissant leur statut, 90% de ces personnes ayant accès au traitement et enfin 90% d’entre elles ayant une charge virale indétectable. Sept pays ont déjà atteint ces objectifs, dont des pays à revenus faibles et intermédiaires (Botswana, Cambodge). cCela signifie que l’écart – jusqu’à présent important - entre les pays à hauts revenus et ceux à faibles revenus commence à se réduire, et que l’objectif de mettre fin à l’épidémie du Sida pour 2030 n’est plus une utopie. C’est la vraie bonne nouvelle.

Ce n’est pas la seule. Le taux de mortalité lié au Sida a été divisé par deux depuis 2005. On assiste également à une accélération du dépistage et du traitement avec davantage de pays et villes qui proposent un traitement dès le diagnostic, comme le préconise l’Organisation mondiale de la santé (OMS). On a une approche plus globale de la maladie, ce qui a permis une baisse mondiale de 48% des décès liés au Sida entre 2010 et 2016, ainsi qu’une baisse de 16% des nouvelles infections. Pour la première fois, la moitié des personnes vivant avec le VIH dans le monde ont accès à un traitement antirétroviral, ce qui est clef dans les nouvelles politiques de lutte contre le Sida.

L’approche globale a permis l’émergence de divers partenariats. Ceux avec la société civile permettent de mener des projets innovants pour atteindre des populations – notamment jeunes, masculines et rurales - que l’on n’arrive pas à cibler avec des programmes nationaux. Par exemple, le projet « Sustainable East Africa Research in Community Health » (SEARCH) en Ouganda et au Kenya qui a obtenu de vraies victoires. Des partenariats avec l’industrie pharmaceutique ont également permis l’encadrement du prix de test de dépistage des charges virales. Enfin, l’initiative « Ville Fast-Track » initiée à Paris et qui compte aujourd’hui plus de 200 villes à travers le monde où l’on réfléchit a des approches novatrices, et accès universels aux soins.

Selon le rapport, la situation reste alarmante en Afrique de l’Ouest et centrale, Moyen-Orient/Afrique du Nord et surtout en Europe de l’Est et en Asie centrale. Comment expliquer la vulnérabilité de ces zones ?

Les raisons sont certes différentes selon les régions, mais certains facteurs sont convergents. Parmi eux figurent ceux liés aux systèmes de santé : problème d’accès aux soins, lacunes dans la chaîne d’approvisionnement de médicaments, manque de financement, manque de professionnel de santé qualifié/sensibilisé au VIH... La discrimination et la stigmatisation des patients séropositifs peuvent encore être très présentes et sont toujours des obstacles majeurs à l’accès aux soins. Il est alors compliqué pour certains patients d’avoir confiance en un système de soins qui les marginalise, ce qui retarde encore le diagnostic/le traitement/la prévention secondaire... un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Au niveau de la trithérapie, on pose deux problématiques. La disponibilité et le prix. Même si le traitement est disponible, la question reste épineuse quand il est question de faire un choix entre la trithérapie ou la nourriture pour la famille.

Le manque de sensibilisation des populations aux problématiques sanitaire et du VIH en particulier reste un problème majeur de ces régions. Notamment chez les jeunes, avec une mauvaise compréhension du VIH et de son mode de transmission. Les fausses croyances et la peur du virus sont également impliquées dans l’augmentation des nouveaux cas et un retard dans leur prise en charge.

Concernant l’Europe de l’Est et l’Asie Centrale en particulier, le rapport met en avant une faible utilisation de la trithérapie, puisque 28% seulement des patients VIH sont sous traitement et seulement 22% des patients sous traitement ont une charge virale indétectable.
Le test de dépistage VIH est encore confidentiel (12% en Azerbaijan, 26% en Georgie ) parmi les patients toxicomanies, c’est aussi le cas dans une moindre mesure dans la communauté homosexuelle et chez les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes : 57% en Ukraine.
Dans certains pays, les lois pénalisant l’homosexualité, la possession de drogue découragent les populations clef dans leurs recherches de soins autant préventif que curatif. Enfin il est important que noter qu’en 2016, 81% des nouvelles infections au VIH sont dévolus au seul pays de la Russie.

Quelles sont les perspectives futures dans la lutte contre le VIH ?

Il est primordial d’avoir une approche plurisectorielle. La prévention primaire fait le focus sur la limitation des cas de nouvelles infections : Éducation à la santé, notamment les jeunes de 15 à 24 ans (qui ont parfois à tort banalisé le Sida en maladie chronique) et les hommes, message de prévention, sensibilisation dans les populations clefs...

Ensuite, la prévention secondaire met l’accent sur la suppression de la charge virale chez les personnes vivant avec le VIH. Les études ont effectivement montré qu’avoir une charge virale indétectable protège le patient, mais aussi ses partenaires sexuels, ce qui limite donc la transmission du virus. C’est pourquoi on recommande aujourd’hui de commencer le traitement dès le diagnostic.

Il est également nécessaire de faire tomber les obstacles. Et c’est l’affaire de tout le monde. Il est question de normes de genre, inégalités sociales, difficulté accès aux soins, entrave à l’éducation, discrimination du séropositif, homophobie... À travers les divers partenariats et programmes évoqués, il s’agit d’harmoniser les politiques de santé et les législations au niveau mondial afin d’améliorer l’accès aux soins pour tous les patients. Il est en effet utopique de penser que l’on puisse éradiquer le VIH sans que tous les pays et continents n’avancent main dans la main, car l’épidémiologie nous a prouvé maintes fois qu’elle n’a que faire de la géographie.

Enfin, le quatrième pilier concerne l’aspect recherche et développement afin d’améliorer la tolérance et l’efficacité de la trithérapie. Aujourd’hui, de nombreuses résistances émergent (à l’image des résistances aux ATB) et cela risque de devenir un enjeu de demain. La recherche continue de travailler également sur un vaccin que l’on rêve aussi bien thérapeutique que préventif.

 

[1] http://www.unaids.org/sites/default/files/media_asset/Global_AIDS_update_2017_en.pdf
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