ANALYSES

Donald Trump mis à l’épreuve par le Congrès : le président peut-il rebondir après des échecs symboliques ?

Interview
27 mars 2017
Le point de vue de Marie-Cécile Naves
Alors que réformer « l’Obamacare » était une promesse phare de la campagne de Donald Trump, ce dernier a finalement dû renoncer à ce projet de loi faute de voix nécessaires au sein de son propre parti. L’analyse de Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’IRIS.

Comment expliquer que Donald Trump n’ait pas réussi à mener à bien cette réforme alors que depuis sa création, l’Obamacare était farouchement critiqué par les républicains ?

Depuis l’entrée en vigueur de l’Affordable Care Act (« Obamacare ») en 2010, les Républicains n’ont cessé de réaffirmer leur volonté de remplacer cette loi. Leurs critiques s’étaient atténuées au fil des années mais elles ont connu un regain depuis l’élection de Trump. Mais comment être sûr d’avoir un système moins coûteux (pour les entreprises comme les particuliers), sans fragiliser la protection-santé des classes moyennes ? Comment éviter que des millions d’individus et de ménages ne se retrouvent sans assurance ? En réalité, le projet de Trump - décidé à la va-vite, sans concertation et avec pour principal moteur la baisse des dépenses publiques et des taxes -, aurait fait perdre leur assurance-santé à 25 millions d’Américains.

La veille du vote, un sondage de la Quinnipiac University estimait que seuls 17 % des personnes interrogées soutenaient le projet de loi, 56 % étant contre. Le projet a du reste été retiré, faute de majorité à la Chambre des représentants. Cela signifie que les élus républicains sont fortement divisés sur ce sujet et que l’opposition ne se limite pas aux ultras versus les modérés. Ainsi, une partie de l’aile droite des Républicains, regroupée au sein du « Freedom Caucus », trouvait que le texte ne rompait pas assez avec l’Obamacare. À l’opposé, des groupes de pression comme l’Americans for Tax Reform, autrefois proche du Tea Party, poussaient pour l’adoption de la nouvelle loi. Quant aux élus modérés, ils étaient contre le projet.
D’une manière générale, remplacer l’Obamacare est compliqué pour les membres du Congrès. Et cela à la fois du côté des représentants – qui ont des comptes à rendre à leurs électeurs à court terme puisqu’ils remettent leur mandat en jeu tous les deux ans – et des sénateurs, qui ont sous leur responsabilité des circonscriptions plus vastes et donc des administrés à la sociologie plus diverse et complexe en matière de santé.

Après l’échec des deux décrets présidentiels sur l’immigration, ainsi que les gages donnés par Trump aux ultra-conservateurs sur la dérégulation environnementale et sur la remise en cause de l’accès à l’avortement, ce projet de loi était un test relatif à l’unité du camp républicain. Autant dire que c’est un double échec. D’une part, de la stratégie de Trump de faire fi du fonctionnement institutionnel et de tout traiter par le « deal », comme en affaires. D’autre part, des élus conservateurs qui, dans la continuité des huit années de présidence Obama – comme je l’explique dans mes deux derniers livres* -, pâtissent d’oppositions très fortes, que l’élection de Trump n’a certainement pas levées.
Cet échec fragilise donc le président (de même que le vice-président Pence, politicien aguerri, qui doit aussi prendre sa part de responsabilité) et affaiblit sa crédibilité auprès des parlementaires et des mouvements ultraconservateurs. De nombreux médias et une partie croissante de l’opinion le voient de plus en plus comme incompétent, alors qu’il s’est fait élire sur une image d’autorité et de détermination face aux institutions. En réalité, Trump paie son populisme, ainsi que son mépris du fonctionnement de la démocratie. « Oubliez les petits détails à la con », aurait-il dit la semaine dernière à des élus de la Chambre, selon CNN. Il a beau jeu d’accuser les Démocrates d’avoir refusé tout compromis. N’a-t-il pas reconnu publiquement, en février dernier, que la réforme de la santé « c’est plus compliqué » qu’il ne « l’aurait cru » ? Ces propos sont pour le moins stupéfiants.

De quelle marge de manœuvre Trump dispose-t-il pour gouverner face à cette division des républicains ? Dans ce contexte, comment se profile son projet de réforme fiscale, autre dossier majeur de son agenda ?

Donald Trump est contraint de s’entendre avec le speaker de la Chambre. S’il entrait, comme le lui suggèrent ses partisans, dans une opposition frontale avec Paul Ryan, ce serait vraiment très risqué pour la suite des réformes qu’il veut mener à bien.
Le président semble du reste désireux de passer à autre chose (un nouveau projet de loi santé verra-t-il le jour ? Quand ? Nul ne le sait pas) pour se concentrer sur la réforme fiscale, qui fait aussi partie de son projet. Le style de communication ne change pas, Trump restant dans le registre performatif : « Nous allons probablement commencer à y aller très, très fort avec les grosses coupes d’impôts », a-t-il déclaré. Pendant la campagne, il a en effet promis une diminution de l’impôt sur les sociétés de 35 à 15%, mais qui devait notamment être financée par… les économies liées à la réforme de la santé. Le déficit fédéral pourrait alors être la solution de repli, ce qui ne plaira pas à l’aile droite conservatrice.
La santé n’est donc pas le seul sujet de discorde : outre la fiscalité, la réforme des lois sur l’immigration et la gestion de la dette fédérale occasionneront sans nul doute de très vifs débats.

Le FBI vient de confirmer l’existence d’une enquête sur les liens entretenus durant la campagne présidentielle par l’équipe Trump avec la Russie. Quelles pourraient-être les répercussions d’une telle enquête sur le président ?

Le FBI mène en effet une enquête pour déterminer quel rôle l’équipe présidentielle en place a joué dans l’ingérence probable de la Russie dans la campagne présidentielle de 2016. Parallèlement, l’Intelligence Committee du Sénat prévoit d’auditionner Jared Kushner, gendre du président, à propos notamment de rencontres qu’il aurait eues avec l’ambassadeur russe, Sergey Kislyak, pendant la période de transition à la Maison-Blanche – aux côtés de Michael Flynn, conseiller ayant depuis démissionné -, ainsi qu’avec une banque nationale russe de développement. Ces rencontres ont-elles eu lieu pour le compte de Donald Trump, pour l’intérêt des entreprises Kushner, ou pour les deux à la fois ? Quant au ministre de la Justice, Jeff Sessions, il a reconnu avoir menti lors de ses déclarations sous serment au cours de son audition au Sénat préalable à sa confirmation, à propos de rencontres en juillet et septembre 2016 avec le même Kislyak.
Du côté de Trump, on tente de minimiser et de détourner l’attention en dénonçant une « chasse aux sorcières » de la part de ceux qui n’acceptent toujours pas son succès du 8 novembre dernier. En réalité, le risque est grand pour le président, ainsi que pour son entourage professionnel et familial – la frontière entre les deux n’existant pas –, de perdre encore en crédibilité.
S’il est avéré que Trump ou ses proches ont participé à un trucage de l’élection avec la complicité de la Russie, ce serait extrêmement grave. Si rien n’est prouvé, le soupçon demeurera néanmoins, renforçant encore un peu plus une opposition qui, notamment dans la société civile (mouvements de défense des immigrés, de protection de l’environnement, des droits des femmes, etc.), considère le président élu comme un imposteur incompétent et dangereux pour la démocratie. Mais sa crédibilité est aussi mise à mal dans son propre camp. Trump est aujourd’hui dans une dynamique négative et il va être intéressant de voir si, et comment, il pourra rebondir.

*Marie-Cécile Naves est notamment auteure de « Le nouveau visage des droites américaines. Les obsessions morales, raciales et fiscales des Etats-Unis » (FYP, 2015) et de « Trump, l’onde de choc populiste » (FYP, 2016).
Sur la même thématique