ANALYSES

Mexique : réactions et alternatives aux menaces de Donald Trump

Interview
31 janvier 2017
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Comment les Mexicains réagissent-ils aux déclarations d’intention de Donald Trump de leur faire payer un mur à la frontière américano-mexicaine ?

Les annonces de Donald Trump, nouveau président des Etats-Unis, concernant la construction et le financement d’un mur frontalier par le Mexique s’inscrivent dans une série de déclarations hostiles aux Mexicains entamée bien avant son élection. Durant la campagne des présidentielles, Donald Trump avait en effet plusieurs fois tenu des propos à caractère xénophobe en associant notamment immigration mexicaine, à maladie, viol et criminalité. Ces multiples déclarations l’ont rendu très impopulaire au Mexique. Aujourd’hui, 83 % des Mexicains ont une vision négative de Donald Trump, d’après un sondage du quotidien El Financiero.

Le nouveau président américain a confirmé après sa prise de fonction cette hostilité à l’égard du Mexique alors même que le gouvernement mexicain a dans un premier temps essayé d’établir des bonnes relations avec son administration. Durant la campagne présidentielle, Enrique Peña Nieto, le chef d’Etat aztèque, avait reçu Donald Trump, s’attirant, les jours qui suivirent, les critiques de l’opinion et des partis politiques mexicains. La visite avait été perçue comme une humiliation par les Mexicains. Donald Trump, une fois rentré en territoire américain, avait non seulement réitéré son intention de construire le mur mais il avait ajouté qu’il le ferait payer aux Mexicains.

Une fois Donald Trump installé à la Maison Blanche, Enrique Peña Nieto lui a tendu une nouvelle fois la main. Il a nommé un ministre des Affaires étrangères Luis Videgaray. Il est considéré comme compatible avec Donald Trump dont il avait organisé la visite à Mexico durant la campagne présidentielle. Il a également extradé le narcotrafiquant mexicain « El Chapo Guzman », répondant à une demande de la justice étatsunienne restée en attente. Luis Videgaray et son collègue chargé de l’économie Ildefonso Guajardo avaient été envoyés à Washington pour préparer l’entretien entre les présidents américain et mexicain, censé avoir lieu le 31 janvier 2017. Mais en marge des pourparlers, Donald Trump a déclaré que les Mexicains financeraient le mur, d’une manière ou d’une autre, ajoutant que les Mexicains ont largement profité de l’Aléna et que l’accord devait être renégocié. Propos, ayant contraint Enrique Peña Nieto, sous la pression de l’opinion, des médias et des acteurs politiques mexicains, à annuler sa venue.

Donald Trump menace l’imposition d’une taxe aux importations en provenance du Mexique pour financer le mur. L’existence de l’Aléna est remise en cause. Quelles seraient les conséquences de l’annulation de la zone de libre-échange en Amérique du Nord pour le Mexique ?

C’est une décision inattendue pour le Mexique et pour un bon nombre d’Américains du Nord. Personne ne s’attendait à une remise en cause aussi rapide et brutale de l’Aléna, d’autant plus qu’il n’existe, pour l’heure, au Mexique, aucune option alternative sérieuse à la zone de libre-échange Aléna. Le gouvernement mexicain considère encore qu’un terrain d’entente peut être trouvé. Les deux économies sont en effet intégrées. Le Mexique a bénéficié, grâce à l’Aléna de multiples implantations nord-américaines, asiatiques, européennes.

Mais tenant compte de la conjoncture créée par D. Trump, les autorités mexicaines sont mises à la recherche d’alternatives. Elles essayent de bonifier les accords commerciaux signés avec les voisins latino-américains, et en particulier, ceux de l’Alliance du Pacifique : la Colombie, le Pérou, le Chili. Le Mexique surmontant sa rivalité historique avec le Brésil, explore la faisabilité de complémentarités, notamment dans le domaine agricole. Les exportations brésiliennes, dans ce domaine, mais aussi argentines, pourraient se substituer à celles des Etats-Unis. L’Union européenne, avec qui l’accord de libre-échange a été actualisé, pourrait également être approchée.

Une alternative plus effective pourrait être trouvée dans la zone pacifique. Le Mexique est signataire le Traité transpacifique (TPP) que Donald Trump refuse de ratifier. La Chine propose désormais aux pays de la zone pacifique de se substituer aux Nord-Américains comme partenaire commercial de référence. Par ailleurs, les dirigeants chinois ont également fait part de leur volonté d’intensifier leurs relations commerciales bilatérales avec les Mexicains.

Des alternatives existent donc à l’affaiblissement des liens commerciaux avec les Etats-Unis. Pour l’historien Lorenzo Meyer, après une première indépendance à l’égard de l’Espagne, l’action de Donald Trump ouvre peut-être la voie à une seconde indépendance, cette fois-ci sur le plan économique et vis-à-vis des Etats-Unis[1].

Quel est le bilan de l’actuel gouvernement mexicain ? Cette crise peut-elle affaiblir la position d’Enrique Peña Nieto ?

Le bilan d’Enrique Peña Nieto était un bilan en demi-teinte, à la fin 2016. La chute des prix du pétrole au moment où le Mexique cherchait des investisseurs étrangers dans le domaine des hydrocarbures, libéralisé à cet effet, a déstabilisé le budget national. L’état actuel du marché n’est pas suffisamment attractif pour inciter à ce genre d’investissements. La baisse des prix du baril, dont dépend fortement l’économie mexicaine, a engendré une baisse de ses revenus.

Après les hydrocarbures, le second pilier de l’économie mexicaine est lié à l’Aléna, à ses relations économiques avec les Etats-Unis. La dégradation des rapports américano-mexicains, cumulée à la chute des prix du baril ont contraint Enrique Peña Nieto, début janvier 2017, à augmenter les taxes sur l’essence. Impopulaire, la mesure a provoqué des émeutes et des pillages dans le pays.

Avec un bilan mitigé et des tensions avec son voisin nord-américain, la fin du mandat d’Enrique Peña Nieto s’annonce difficile. Cependant, il pourrait profiter de l’indignation générale des Mexicains à l’égard de Donald Trump pour s’assurer du soutien de son peuple face aux Etats-Unis, gage de cohésion nationale.

[1] Entretien in El Financiero, 29 janvier 2017
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