ANALYSES

Les primaires en Russie : quels enjeux ?

Tribune
23 juin 2016
par Dorota Richard, docteur en sciences politiques et relations internationales, spécialiste de l’Europe centrale et orientale
Au moment, où les primaires aux Etats-Unis et en France occupent une large place dans les médias, celles qui ont eu lieu récemment en Russie ont été relativement peu commentées. Respectivement les 22 et 29 mai, le parti au pouvoir « Russie unie » et la coalition des partis de l’opposition non parlementaire, appelée la Coalition Démocratique (Démcoalition), ont organisé leurs primaires en vue des élections législatives de septembre 2016.

Le 22 mai 2016, le parti « Russie unie » a organisé dans tout le pays des primaires afin de constituer des listes des candidats pour le parti du président Poutine aux élections législatives du 18 septembre. Ces primaires ont ainsi ouvert la campagne pour les élections à la Douma et les 38 Parlements régionaux conformément à l’objectif fixé par le parti de commencer la campagne le plutôt possible, soit avant les vacances d’été. Ainsi, « Russie unie » voulait tirer les bénéfices d’une campagne plus longue par rapport aux partis qui n’organisaient pas de primaires.

Ce n’est pas la première fois que le parti recourt aux primaires : « Russie unie » en avait déjà organisé en 2007, mais également à l’occasion des élections à la Douma, puis pour les élections régionales et municipales.

Toutefois, celles du 22 mai différaient des précédentes, dans la mesure où pour la première fois, conformément à la procédure des « primaires ouvertes » adoptée par le parti, elles étaient organisées à une échéance très proche des élections réelles. Tous les citoyens ayant le droit de vote pouvaient participer à ces primaires sur le lieu de leur domicile.

En Russie, les primaires sont organisées en dehors des campagnes électorales officielles et jusqu’à présent, elles n’ont pas de cadre juridique puisqu’aucune loi ne règle leur déroulement. Il s’agit donc d’un choix des partis qui peuvent librement reconnaitre ou non leurs résultats. En conséquence, la sélection finale du candidat aux élections peut être différente de celle résultant des primaires.

D’après les informations fournies par le secrétaire du Conseil général du parti, Sergueï Neverov, concernant les primaires de « Russie unie » du 22 mai, environ 10,5 millions de participants ont voté dans les 19 000 bureaux de vote situés dans tout le pays. La participation moyenne a été de 9,6%. Cependant, à Moscou, où les organisateurs s’attendaient à un niveau de participation de 20%, seuls 5% des inscrits ont voté. La participation a également été faible à Saint Pétersbourg. Malgré cela, Sergueï Neverov a exprimé la satisfaction du parti, qui s’attendait à une participation moyenne au niveau national moins importante.

Au total, 2 781 candidats se sont présentés aux primaires, dont presque la moitié était non-membres du parti : 829 étaient des élus de divers niveaux, députés de la Douma compris.

Toutefois, certains points négatifs concernant l’organisation des primaires ont été soulignés : le coût lié à l’allongement de la campagne et la crainte concernant la difficulté à mobiliser sur la durée les électeurs pour une seconde fois lors des élections. Les participants à ces primaires se sont surtout plaints de fraudes. En effet, il a été mentionné des bourrages d’urnes, des électeurs conduits en voiture dans plusieurs bureaux de vote, ainsi que la falsification des chiffres concernant le taux de participation. Dans certains cas, des groupes de pression locaux ont même cherché à prendre le dessus sur d’autres.

Ainsi, au Tatarstan, où la participation aux primaires de « Russie unie » a été parmi les plus élevées – 15% du total des électeurs de cette République, les observateurs et l’opposition ont dénoncé (notamment lors de la conférence de presse dans un bureau de vote à Kazan où l’auteur de cet article était présente) la possibilité pour les électeurs de voter dans plusieurs bureaux de vote. Cela expliquerait le taux de participation élevé. Un autre fait a provoqué le débat et l’indignation des journalistes lors de cette même conférence de presse. Il s’agissait de l’éviction, 12 heures avant le début du vote, d’un des candidats, Edouard Charafine. Au cours de la nuit précédant le vote, son nom a été rayé d’environ 500 000 bulletins par des militants mobilisés ad-hoc pour l’opération. La raison invoquée était son implication dans une affaire liée au fonctionnement d’une pyramide financière à l’origine de pertes pour de nombreux épargnants. De son côté, Edouard Charafine a évidemment nié toute implication dans cette affaire.

Un autre aspect, le coût élevé des primaires, a été évoqué dans la presse : 600 millions de roubles (8 millions d’Euros), dont 190 millions pour la location des bureaux de vote et 400 millions pour rémunérer les membres des commissions.

Selon les estimations du parti « Russie unie », 60 % de ses futurs élus seraient de nouveaux candidats, nommés pour la première fois à la Douma. Ainsi, d’après Sergueï Neverov, la représentation de « Russie unie » à la Douma serait significativement renouvelée. La question du renouvellement a été également évoquée par le Premier ministre russe Dmitri Medvedev. En tant que président du parti « Russie unie », il a insisté, lors de sa rencontre avec des électeurs à Sébastopol, sur le fait, qu’il existait une réelle demande de rajeunir la représentation du parti à la Douma. Il a souligné qu’il fallait éviter la rupture entre les générations. Pour cela, la nouvelle génération devrait être représentée d’une façon plus large. En comparant les primaires russes et américaines, il a même traité ces dernières de « show » et a caractérisé la « culture russe » des primaires comme « un débat concret sur des problèmes existants et des solutions à apporter » [6].

Sur la base des résultats de ces primaires, les listes avec les candidats les plus populaires pour les élections législatives seront présentées en juin, lors du congrès de « Russie unie ».

Les députés les plus en vue, comme le président de la Douma, Sergueï Narychkine et son adjoint, Alexandre Joukov, ont gagné les primaires dans leurs régions. C’est également le cas pour la plupart des présidents de commissions parlementaires de la Douma. Toutefois, une cinquantaine de députés du parti siégeant actuellement à la Douma ont perdu les primaires. D’après les estimations faites juste après, « Russie unie » pourrait obtenir 51 à 54% des voix aux législatives, ce qui devrait se traduire par un minimum de 120 mandats de députés [7].

A l’issue des primaires, Sergueï Neverov a annoncé que « Russie unie » proposerait des changements dans la loi fédérale portant sur les partis politiques, donnant la possibilité d’organiser les primaires, sans que cela ne devienne pour autant obligatoire. « Russie unie » a inclus le principe des primaires obligatoires dans les statuts du parti en 2009.
Une semaine après les primaires du parti de Vladimir Poutine, le 29 mai 2016, ont eu lieu les primaires organisées par la Coalition Démocratique (appelée Démcoalition) regroupant les partis d’opposition qui ne sont pas représentés à la Douma. Initialement, cette coalition formée en avril 2015 était composée des partis PARNAS, Choix démocratique, Parti du progrès d’Alexey Navalny, « 5 décembre », « Solidarnost » et Parti libertaire de la Russie.

La mise en place de la Démcoalition a constitué une tentative de consolider l’opposition anti-Kremlin avant les élections législatives de septembre 2016. Mais l’organisation des primaires des partis d’opposition a été entachée par deux scandales . Le premier a éclaté quelques semaines avant les primaires. Le 1er avril, la chaine NTV appartenant à Gazprom a diffusé un documentaire montrant le chef du parti PARNAS et ancien premier-ministre, Mikhaïl Kassianov, en conversation avec sa maitresse, également membre du PARNAS. Dans cet enregistrement, les deux personnages ont tenu des propos très négatifs à propos d’autres opposants, notamment Alexey Navalny. Cela a provoqué, le 27 avril, le départ de la Démcoalition du Parti du Progrès avec Alexey Navalny.

Malgré cela, les primaires de la Démcoalition ont eu lieu les samedi 28 et dimanche 29 mai. Les participants ont pu voter sur le site internet des primaires « Vague du changement » ou dans les bureaux de vote à Moscou et dans quelques autres grandes villes. Mais elles ont été arrêtées le dimanche, bien avant 21h00, heure de fermeture des bureaux de vote initialement prévue, quand a éclaté le deuxième scandale : sur le site internet des primaires, ont été publiées de manière frauduleuse des informations personnelles concernant les votants (y compris les logins et mots de passe pour voter sur le site). Cet incident était de toute évidence de nature à remettre en cause le résultat de ces primaires, d’autant que la Démcoalition comptait sur 100 à 200 000 votants, alors que moins de 25 000 se sont effectivement enregistrés.

Le résultat final de ces primaires ne fut pas satisfaisant pour la plupart des membres de la coalition, composée majoritairement de libéraux. En effet, c’est Viatcheslav Maltsev, un homme politique soupçonné de populisme et un blogueur de la gauche radicale, éloigné de la ligne politique de Démcoalition et peu représentatif de ce parti, qui est arrivé en tête.

Même si elles constituent encore une exception et malgré les erreurs ainsi que quelques tentatives de falsifier les résultats ou d’évincer des candidats non souhaités, on peut considérer l’organisation de ces primaires comme une avancée dans la vie politique russe. La participation assez élevée des électeurs, la possibilité pour des candidats hors parti de se présenter et enfin la volonté d’inclure le principe de primaires dans la législation sont en effet des points positifs. L’organisation plus généralisée de primaires, notamment par les partis d’opposition, permettrait également de renouveler la classe politique et d’ouvrir le débat qui reste, pour l’instant, dominé par le parti au pouvoir « Russie unie ».
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