ANALYSES

Quelle légitimité pour le nouveau président du Pérou ?

Interview
10 juin 2016
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Le candidat de centre-droit Pedro Pablo Kuczynski (PKK) n’a jamais été aussi proche d’être élu président du Pérou, mais avec très faible légitimité face à sa rivale Keiko Fujimori qui a obtenu 49, 88 % des voix. Comment expliquez-vous ces résultats et une telle fracture dans le pays ?
Pour l’heure, le résultat semble effectivement donner la victoire à Pedro Pablo Kuczynski (PKK), quatre jours après l’élection. Il a donc fallu beaucoup de temps pour arriver à déterminer le gagnant de cette élection présidentielle, l’une des plus disputée de l’histoire du Pérou. En effet, la différence sur les 17 millions de votes exprimés est seulement de 40 000 voix (0,12 %).
Pourquoi un résultat aussi serré ? Certainement parce que le vote en faveur de PKK n’était pas un vote d’adhésion mais un vote d’opposition à Keiko Fujimori. Une majorité de Péruviens a exprimé son hostilité au système Fujimori, qui comprend aussi bien la fille que le père, ancien président actuellement en prison pour violation des droits de l’Homme et de la Constitution du Pérou. Les Péruviens sont nombreux, même parmi ceux qui ne partagent pas les idées de PKK, à avoir décidé de faire barrage. La candidate arrivée en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle, Veronika Mendoza, qui avait obtenu 19 % des suffrages et avait défendu le seul programme alternatif de centre-gauche, a ainsi appelé ses électeurs à empêcher le retour du système Fujimori et donc à voter PKK.
Cela explique la victoire surprise du candidat Kuczynski, qui était loin derrière sa rivale au premier tour – 21 % contre 38 % - et qui, 10 jours avant les élections, semblait n’avoir aucune chance d’être élu. Il y a donc eu une forte mobilisation des opposants au système Fujimori, qui avait conduit le Pérou au bord d’un conflit civil. Cependant, en raison de l’écart très faible entre les deux candidats, des recours restent possibles, exigeant le recompte d’un certain nombre de bulletins.

Quel est le programme et le positionnement international du probable nouveau président du Pérou dans un pays profondément divisé ? Alors que l’élection législative donnait parallèlement la victoire au parti de sa rivale Keiko Fujimori, PKK est-il en capacité de gouverner ?
Le Pérou est certes polarisé, mais cela est un peu moins vrai si l’on regarde la politique économique privilégiée par le nouveau président, très proche de celle défendue par sa rivale Keiko Fujimori. Le Pérou est intégré et ouvert sur le monde occidental, les Etats-Unis, le Pacifique et l’Europe. C’est l’un des pays membres de l’Alliance du Pacifique. Il participe à la Coopération économique pour l’Asie Pacifique (APEC). Il a signé des accords de libre-échange avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Ce positionnement ne fait pas l’objet de divergence entre le président élu et la candidate malheureuse. Le consensus est réel en matière de politique économique, que ce soit à propos de l’ouverture sur les marchés internationaux ou de la poursuite de la politique minière.
Seule nuance remarquable dans ses premières déclarations en tant que candidat quasiment élu, PKK a signalé que sa priorité serait asiatique et que son premier déplacement se déroulerait en Chine. Cela est tout à fait cohérent avec la situation de l’économie péruvienne qui, ces dernières années, est devenue beaucoup plus dépendante des partenaires asiatiques, en particulier de la Chine, et beaucoup moins des Etats-Unis et de l’Europe.
Il faut toutefois remarquer que le futur président ne possède que 18 députés sur 130 au Congrès, contre 73 pour sa rivale qui a donc la majorité des sièges. La gauche, dont 20 représentants ont été élus, a annoncé qu’elle serait dans l’opposition dans la mesure où son appel à voter pour PKK était seulement motivé par le rejet de Keiko Fujimori. Au-delà de la politique économique un différend supplémentaire pourrait apparaitre à propos d’une éventuelle amnistie de l’ancien président Fujimori, actuellement en prison. Cela pourrait fait l’objet d’une demande de la part de Force Populaire, le parti fujimoriste, d’autant plus qu’il existe une querelle au sein de la famille Fujimori : le frère de Keiko Fujimori, partisan du secteur le plus radical du parti, a ainsi signalé que si sa sœur était battue, il prendrait les rênes du parti pour être candidat aux prochaines élections présidentielles, notamment pour exiger l’amnistie de son père.

Quels sont les défis que le Pérou devra relever à l’avenir ?
Le défi du Pérou est celui de tous les pays d’Amérique latine qui ont centré leur développement économique sur l’exportation de matières premières brutes, minérales, énergétiques, agricoles, etc. Le Pérou, qui a fait le pari de ne pas simplement s’orienter vers un ou deux partenaires, a mieux résisté que ses voisins équatorien, chilien et brésilien, et peut donc se targuer d’avoir un taux de développement relativement honorable.
Cependant, deux problèmes se posent au Pérou. Le défi des inégalités et la capacité de former un consensus quant au développement des activités minières qui se font souvent au détriment de zones naturelles protégées, ou dans des régions habitées par des communautés indigènes qui ne sont pas toujours consultées par les autorités. On assiste d’ailleurs depuis une dizaine d’années à des affrontements violents - certains ayant causé plusieurs dizaines de morts - entre la police et les autorités gouvernementales favorables aux exploitations minières, et les communautés indigènes qui entendent à la fois protéger leur milieu naturel et éventuellement profiter de la manne financière des ressources minières qui leur échappent pour l’essentiel.
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