ANALYSES

Le sport comme instrument de soft power

Pascal Boniface s’est imposé comme l’un des meilleurs spécialistes français de géopolitique, ainsi qu’en attestent la renommée et la vitalité de l’IRIS, l’institut de recherche qu’il a créé voici bientôt vingt ans. Parmi ses nombreux domaines d’investigation, cet établissement a en particulier mis en lumière le rôle stratégique que peuvent jouer des phénomènes tels que le sport ou l’environnement. A l’approche du championnat d’Europe de football et des jeux olympiques de Rio, l’auteur de l’Année stratégique nous aide à mieux comprendre en quoi les grandes compétitions sportives peuvent influer sur les relations internationales.

Comment la géopolitique du sport, concept que vous avez quasiment inventé, en est-elle venue à prendre de plus en plus de place dans vos activités et celles de l’IRIS ?
Je suis depuis toujours un passionné de sport, de football en particulier, et bien que des études eussent déjà été consacrées à l’importance économique et sociétale du sport, j’avais le sentiment que celui-ci n’avait jamais été abordé du point de vue géopolitique. Il existait une sorte de barrière, maintenue par les instances sportives selon lesquelles il fallait séparer le sport et la politique. En 1997, un peu avant la coupe du monde, j’avais proposé à deux éditeurs l’un grand public, l’autre plus universitaire, de publier un livre sur le football et les relations internationales. Tous deux, pourtant très différents dans leurs approches, m’ont rétorqué qu’il s’agissait là de deux domaines distincts qu’il était vain de vouloir relier. Or, aujourd’hui, plus personne ne peut nier que le sport est un enjeu géopolitique, faisant partie intégrante de ce que l’on nomme le soft power. Pour preuve, le Quai d’Orsay a créé il y a deux ans un poste d’ambassadeur du sport, ayant compris que celui-ci était l’une des dimensions du rayonnement de la France. Alors que vont bientôt avoir lieu la coupe d’Europe de Football et les Jeux olympiques, on voit bien qu’il existe d’importants enjeux d’image nationale, qu’il s’agisse de l’attribution de la compétition ou de son déroulé. Ces intérêts ont toujours existé en réalité, puisque dès la création des JO, le Baron de Coubertin nourrissait deux objectifs : tout d’abord contribuer à pacifier les relations internationales par une meilleure connaissance mutuelle des nations, but éminemment politique, mais aussi, intention moins avouable, préparer sportivement la jeunesse française ; la défaite de 1870 était en effet en partie attribuée à une préparation inférieure à celle des allemands. Ces dimensions géopolitiques ne cesseront de s’affirmer à mesure que va croître l’importance du sport dans nos sociétés. La place qui lui est désormais dévolue est de premier ordre, alors qu’auparavant seuls les journaux spécialisés traitaient les grandes compétitions. La barrière est donc tombée. La plupart des gens sont bien en peine de citer le nom des premiers ministres portugais ou jamaïcains, alors que tout le monde connait Cristiano Ronaldo et Usain Bolt…
Il semble que le sport se soit quelque peu éloigné de l’idéal olympique prôné par le baron de Coubertin, l’argent y occupant notamment une place déterminante…
L’argent a pris en effet de plus en plus d’importance, en premier lieu parce que le sport en génère toujours davantage, notamment grâce à des droits de retransmission télévisée très conséquents et au commerce des produits dérivés. Toutefois, personne n’est obligé d’aller acheter un maillot au nom d’un joueur ou de s’abonner à une chaîne payante pour suivre une compétition… Par ailleurs, même si le sport est le reflet de la puissance d’un pays, il reste essentiellement démocratique, et ce n’est pas un hasard s’il est né en démocratie, que ce soit à Athènes ou dans la Grande-Bretagne du XIXème siècle, premier vrai modèle de démocratie moderne. En matière sportive, l’héritage et le réseau importent peu. Ce n’est pas parce que vous êtes fils d’un champion que vous en deviendrez un vous-même. Le capital ne compte pas, seuls le talent et le travail sont discriminants. C’est pourquoi d’ailleurs la réussite sportive est souvent contestée par les élites traditionnelles, qui se sentent remises en cause par ce modèle intrinsèquement démocratique. Le nombre de médailles remportées aux Jeux olympiques ne procède pas avant tout de la puissance économique, car alors un pays comme la Jamaïque ne serait pas aussi titré. Par ailleurs, le sport est l’un des rares exemples en géopolitique où la puissance n’est pas rejetée, mais le plus souvent admirée. L’hyperpuissance américaine a suscité le rejet alors que le Brésil, au faîte de sa gloire, a provoqué une large admiration. Cette puissance est douce, elle engendre l’adhésion autour d’un pays, au-delà de la religion, de la couleur de peau ou des convictions politiques.

Le sport est parfois regardé comme un substitut aux religions ; il s’est en effet particulièrement développé au moment où celles-ci perdaient de leur influence dans les sociétés modernes…
On pourrait en dire autant du cinéma qui favorise un même sentiment d’admiration. Les stades, il est vrai, sont parfois comparés à des cathédrales où les foules viennent communier avec une équipe. Il existe bien une forme de croyance collective, et la passion sportive peut effectivement s’apparenter à la ferveur religieuse. Mais je ne suis pas d’accord avec la vison du sport qui voit en lui un nouvel « opium du peuple ». L’histoire montre que l’adhésion à un projet sportif n’empêche pas la contestation politique. Dans l’Espagne franquiste par exemple, il n’y a que dans les stades de Bilbao et de Barcelone que l’on pouvait critiquer le pouvoir central Madrilène, en langue basque ou catalane, ce qui était impossible dans la rue. Au Brésil, Lula a été élu deux mois après la victoire en coupe du monde, qui n’a donc pas profité à son prédécesseur. Derrière le discours affirmant que le sport endort le peuple, il se trouve souvent un mépris des élites pour lesquelles les distractions populaires sont avilissantes. Dans sa version totalitaire, c’est encore l’idée que le peuple ne devrait jamais se distraire sous peine de perdre l’élan révolutionnaire. Le peuple serait trop bête pour savoir ce qui est bon pour lui et il devrait être guidé de l’extérieur.

Cette attention particulière portée au sport a-t-elle nourri en retour votre vision géopolitique ?
Celle-ci permet en effet un autre regard, notamment sur la mondialisation dans la mesure où le sport en est une composante essentielle. Paradoxalement, le sport renforce les identités nationales. Lorsque la compétition commence, la nation oublie ses divisions religieuses, sociales, ethniques. Si l’on prend l’exemple de la Belgique, dont l’équipe occupe aujourd’hui le premier rang du classement FIFA, le football est l’un des rares traits d’union, si ce n’est le dernier, entre wallons et flamands. Autre exemple, en 2002, les turcs kurdes ont applaudi l’équipe nationale, lorsque celle-ci est parvenue en demifinale de la coupe du monde. Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples. Dans le cas de jeunes états venant d’accéder à l’indépendance par la sécession ou la décolonisation, les demandes d’adhésion à la FIFA et au CIO sont souvent simultanées de celle à l’ONU, parce qu’en terme de Nation building, cela est beaucoup plus efficace, beaucoup plus visible que de voir son drapeau flotter sur les bords de l’East river au siège de l’ONU. Alors que le reproche fait à la mondialisation est de dissoudre les identités nationales, le sport vient au contraire les refonder et les conforter.

Le pouvoir du sport est-il opérant en cas de conflits graves, comme ceux du Proche-Orient par exemple ?
Le sport peut être annonciateur d’un mouvement. Par exemple, les premiers craquements de la fédération yougoslave ont été perceptibles dans le domaine sportif ; les matchs entre serbes et croates, censés appartenir à la même nation, devenaient de plus en plus durs. Inversement, les instances sportives internationales ont pu rêver que le sport serve à rétablir le lien entre israéliens et palestiniens. Il faut être lucide, le sport est un outil puissant qui peut accompagner un mouvement, le consolider, mais il n’est aucun cas une baguette magique. Le football a ainsi permis un certain rapprochement entre la Corée du Sud et le Japon lors de l’organisation conjointe de la Coupe du monde de Football en 2002, malgré des différences historiques très graves, mais le sport n’est pas une force suffisante pour ramener la paix entre deux nations aussi opposées que le sont aujourd’hui les deux Corées, ou Israël et la Palestine. Très souvent, dans les pays déchirés par la guerre civile, le moment où les compétitions sportives peuvent reprendre est le signe de l’amélioration de la situation. Les généraux qui dirigent les forces de maintien de la paix utilisent l’organisation d’évènements sportifs comme une façon de contrôler et de réguler l’opposition, de normaliser la situation. Il ne faut donc pas surestimer sa puissance, mais lorsque la souveraineté des états n’est pas en jeu, le sport est un moyen de facilitation.

La création de l’IRIS est-elle venue combler un manque ?
Ce fut le fruit du hasard et de la nécessité. Lorsque L’Année stratégique que je publiais chaque année, n’a plus pu être éditée par la Fondation pour les études de défense reprise par l’Amiral Lacoste, j’ai voulu créer une structure propre, aidé en cela par une modeste subvention du cabinet de Jean-Pierre Chevènement pour lequel j’ai travaillé entre 1988 et 1990. J’ai ainsi pu continuer ce travail, créer une revue et enfin créer l’IRIS en 1991. Jamais je n’aurais imaginé il y a 25 ans que l’IRIS devienne l’un des principaux centres de réflexion stratégique, internationalement reconnu. Au départ, il ne s’agissait donc que de continuer à éditer un livre, mais il y avait aussi un déficit en géopolitique française, au moment même où la mondialisation se faisait de plus en plus prégnante. Les traditions régaliennes qui donnaient à notre pays une forte diplomatie et un poids très spécifique dans le monde ne rendaient pas les institutions très favorables à l’existence de centres indépendants, vus comme d’éventuels gêneurs, des pôles critiques. Finalement, dans l’adversité, et en maintenant le cap de l’indépendance, nous avons pu nous développer et grandir chaque année. Depuis maintenant 14 ans, alors que selon la tradition américaine les Think tanks sont normalement des universités sans étudiants, l’IRIS propose une formation diplômante, que ce soit en présentiel ou a à distance, et les niveaux Bac+ et Bac + 5 comptent aujourd’hui plus de trois-cents étudiants.

Quels sont vos projets au-delà de la géopolitique du sport ?
Nous développons de nouveaux champs d’études comme celui par exemple de la géopolitique de l’environnement qui sans être tout à fait nouveau reste un domaine relativement récent. Notre conviction depuis le départ est que les problèmes stratégiques ne sont pas réservés aux seuls spécialistes, mais qu’il s’agit de questions citoyennes qu’il faut rendre accessibles au plus grand nombre. Nous organisons beaucoup de conférences en région à l’occasion desquelles nous constatons non seulement une importante fréquentation, mais également la pertinence des questions du public. Il ne faut surtout pas avoir cette prétention que seul Paris est capable de penser la géopolitique… Nous avons créé un festival de géopolitique à Nantes dont la quatrième édition se tiendra au mois de septembre prochain, 5400 personnes sont venues assister à 15 débats. Un de nos objectifs est de faire de la pédagogie, du décryptage géopolitique, d’essayer aussi de prendre du recul. Les évènements ont encore accentué le règne de l’urgence et de l’immédiat dans lequel nous vivons. Le commentaire à chaud n’est ni toujours pertinent, ni utile. Il est nécessaire d’apporter une vision globale. Mes étudiants lisent de moins en moins mais sont de plus en plus informés par de multiples canaux. Il faut compenser cette surinformation par un travail de mise en perspective qui fait parfois défaut. Rendre les choses compréhensibles est l’un de nos rôles principaux, nous avons besoin pour cela de rester indépendants des gouvernements, quels qu’ils soient, nos positions dussent-elles parfois déplaire aux ministères. Il y a un enjeu citoyen évident à pouvoir s’exprimer librement.
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