ANALYSES

Election de Mauricio Macri : quelle nouvelle étape pour l’Argentine ?

Interview
24 novembre 2015
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Mauricio Macri a été élu président d’Argentine dimanche soir. L’arrivée au pouvoir par les urnes d’un candidat libéral est-elle inédite dans l’histoire argentine ? Comment expliquer cette victoire, et par là-même la défaite de son adversaire péroniste, Daniel Scioli ?
C’est effectivement une victoire inédite car c’est la première fois dans l’histoire de la démocratie argentine qu’un président élu n’est ni péroniste, ni membre de l’autre parti traditionnel de la république argentine, le parti radical. Mauricio Macri est l’authentique représentant d’un parti de centre droit libéral, le parti « PRO », apparenté aux partis populaires européens. Cette rupture revêt plusieurs aspects. Premièrement, l’Argentine se trouve depuis quatre ans dans une situation de grisaille économique, d’inflation, avec une remontée du chômage. Il y a un mécontentement social latent qui a conduit les Argentins à tourner la page de l’équipe qui l’avait sortie de la crise des années 2001-2002, c’est-à-dire le péronisme version famille Kirchner. Pour exprimer un vote alternatif, peu de solutions étaient présentes dans l’offre politique actuelle. Le parti radical est en perte de vitesse depuis plusieurs années et avait de lui-même appelé à voter Macri. La gauche a été historiquement marginalisée par le péronisme. Les Argentins, faute de mieux, se sont repliés sur ce candidat qui a eu l’habilité de dire qu’il ne remettrait pas en cause les politiques sociales pratiquées par les gouvernements péronistes depuis 2003 et a par ailleurs exprimé le mot d’ordre « changeons ». Autour de ce mot, à l’image de ce qui s’était passé en Espagne en 1982, le candidat Macri a mis dans son portefeuille son identité politique pour se battre pour le « changement ». Il a invité les électeurs argentins à changer la donne en votant pour lui.

A quels grands défis le nouveau président sera-t-il confronté ? Va-t-il opérer une rupture avec la politique économique protectionniste menée par les gouvernements de Nestor puis Cristina Kirchner ?
Il hérite d’une situation économique difficile qui lui laisse en réalité peu de marge. Il va très vite devoir répondre à un défi d’ordre monétaire. Il y a une fuite devant la monnaie argentine qui provoque un climat de dévaluation potentiel. Un certain nombre de grandes entreprises multinationales qui ne peuvent pas rapatrier leurs bénéfices le souhaiteraient car elles ont peur d’une dévaluation et donc de perdre une partie des bénéfices réalisés par leurs filiales en Argentine. On pense notamment à l’entreprise espagnole Telefonica ou à la nord-américaine Coca Cola, qui ont des dizaines de millions de pesos en attente de rapatriement. Le nouveau président va se trouver face à cette situation et face à la nécessité de trouver des liquidités pour procéder à des investissements permettant une relance de la consommation intérieure puisque les deux grands marchés qui faisaient tourner la machine argentine sont pour l’instant en difficulté, à savoir la Chine et le Brésil. La Chine est en période de décélération et achète moins de matières premières agricoles à l’Argentine ; le Brésil achète moins de véhicules automobiles. Cette difficulté ne peut être tournée que par des investissements intérieurs pour relancer la consommation. Cela suppose que les Argentins trouvent de l’argent, mais ils n’ont pas accès au crédit international, l’Argentine ayant toujours des problèmes avec ses créanciers privés, avec des procès en cours aux Etats-Unis. Le président va donc se trouver dans l’obligation de chercher un compromis qui sera certainement difficile et douloureux avec les créanciers privés qui ont déposé avec succès des plaintes devant les tribunaux nord-américains.

Tout comme le péronisme, de nombreux modèles politiques latino-américains semblent être en difficulté. Sont-ils en train de changer ?
Le péronisme est une forme de nationalisme possédant une aile gauche, un centre et une aile droite. L’option de gauche était celle des Kirchner. Avant eux, il y avait eu une option de droite avec le président Menem. Daniel Scioli, candidat de cette élection, n’était pas très représentatif de la gauche péroniste et était soutenu d’assez loin par la présidente sortante, Cristina Kirchner. Cela étant, la défaite du candidat péroniste à ces élections va bouleverser les équilibres au sein du MERCOSUR. Déjà, au Brésil, la présidente Dilma Rousseff et son parti le PT sont en difficulté depuis les élections de 2014. Il est possible que le Venezuela de Nicolas Maduro soit également déstabilisé par une opposition libérale aux élections législatives du 6 décembre prochain.
C’est toute l’Amérique latine qui est touchée par la récession et la crise mondiale. Cela a une incidence sur les gouvernements en place qui sont sanctionnés. Deux pays, bien qu’en présidentielles, ont échappé à l’observation internationale en raison de leur taille : le Guatemala et le Costa Rica. Les électeurs, dans les deux cas, ont choisi des candidats marginaux et inattendus, qui ne font pas partie du vivier traditionnel des partis politiques. Ils ont ainsi, pour sanctionner les gouvernements sortants, privilégié des options nouvelles. C’est ce que l’on a constaté en Argentine le 22 novembre, et peut-être demain dans d’autres grands pays d’Amérique latine. Ces alternances à répétition témoignent de la vitalité démocratique d’un « continent » qui il y a trente-cinq ans était celui des dictatures.
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