ANALYSES

Cuba : vers un rapprochement timide ou un renversement des rapports ?

Interview
23 janvier 2015
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Les Etats-Unis et Cuba reprennent des relations diplomatiques. Que cela augure-t-il pour l’avenir de la région ? S’agit-il d’une normalisation des relations ?

C’est plutôt une normalisation unilatérale entre les Etats-Unis et Cuba qu’une décision qui aura une influence sur l’ensemble des Amériques. L’absence de relations diplomatiques officielles sur le continent américain ne concernait en fait que les Etats Unis. Le Canada et le Mexique voisins, membres tous deux de l’Alena (Accord de libre-échange Nord-américain), ont des relations normales avec Cuba depuis longtemps et l’ensemble des pays d’Amérique latine a normalisé ses relations dès la disparition du système soviétique. Cuba est aussi parfaitement intégré dans les réseaux de coopération intergouvernementale, comme les conférences ibéro-américaines depuis 1991 ou la CELAC (Communauté des Etats latino-américains et caraïbes), organisation récente que Cuba a même présidée l’année dernière. Le président Obama a précisé, le 17 décembre, dans son discours annonçant les négociations pour la reprise des relations diplomatiques officielles entre les deux pays que les Etats-Unis se devaient de prendre en compte les réalités d’aujourd’hui. L’embargo unilatéral ainsi que le blocus de Cuba ne répondent plus aux conditions du monde d’aujourd’hui et c’est donc plutôt les Etats-Unis qui se trouvaient isolés dans la région par cette suspension des relations depuis 1961.

Sur quels points les deux pays peuvent-ils diverger ou au contraire trouver des convergences ? Quel impact sur le développement économique de Cuba ?

S’il y a des négociations en marche, c’est qu’il y a un nombre de choses à discuter et les négociations aujourd’hui sont un premier pas. Il y aura d’autres cycles de dialogue dans les prochaines semaines et les prochains mois. Ces premières négociations consistent en une plateforme d’échange sur les questions migratoires. Ce n’est pas la première fois, par exemple, que les deux pays discutent de ces questions. Un cycle avait commencé à la fin des années 1990 puis avait été suspendu par le président Bush, repris en 2009 puis de nouveau arrêté après la condamnation pour espionnage d’un ressortissant américain, Alan Gross, libéré le 17 décembre 2014.
Aujourd’hui, ce premier cycle va tenter de mettre en forme les décisions de normalisation qui ont été annoncées des deux côtés le 17 décembre dernier. Le premier pas étant l’ouverture d’ambassades. Jusqu’à présent, il y avait des représentations mais pas d’ambassades officielles. La marge de négociation sera plutôt limitée du côté du président américain, dans la mesure où la majorité parlementaire républicaine y est pour l’instant opposée. Le président américain dispose tout de même d’une initiative puissante mais il ne peut pas lever les mesures d’embargo qui reposent sur des lois. Helms-Burton est la législation la plus importante à ce sujet mais, pour l’annuler, il faudrait pouvoir voter une autre loi et le Congrès, comme le Sénat, y sont pour l’instant hostiles. Toutefois, l’opinion aux Etats-Unis est plutôt favorable à la levée de ces mesures. D’après un sondage récent, 63% des citoyens américains seraient favorables à la levée de l’embargo. Les nouvelles générations de Cubanos-Américains n’ont plus les positions radicales des premier arrivants, après la révolution cubaine, des années 1960 à 1980. On est donc là dans la première étape d’une démarche qui sera probablement assez longue.
Concernant l’économie, quelques petites mesures d’assouplissement de l’embargo ont été annoncées par le président Obama qui devraient avoir des effets immédiats. Par exemple, il était possible d’envoyer de l’argent à sa famille restée à Cuba, comme le font tous les migrants du monde, mais cette somme était jusqu’à présent plafonnée à 500 dollars par trimestre. Désormais ils pourront envoyer jusqu’à 2000 dollars. Cela peut paraitre modeste mais, au regard du salaire moyen cubain qui est de 20 dollars par mois, cela est non négligeable. Cet argent peut donc permettre à des Cubains, compte tenu des nouvelles lois adoptées en vue d’assouplir la vie économique, de monter des PME, de petites affaires et va avoir très certainement des effets sur l’économie de l’île. Le tourisme, en tant que tel, n’a pas été autorisé mais il y aura une plus grande flexibilité pour permettre les échanges culturels, sportifs, religieux, scientifiques, universitaires, etc. De plus en plus de citoyens américains pourront se rendre à Cuba et auront la possibilité d’utiliser leur carte de crédit, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. D’autre part, la possibilité de faire du commerce avec Cuba, qui était limitée sur paiement comptant, aux secteurs de l’agriculture et de la pharmacie, va être étendue au secteur de la construction, ce qui n’est pas rien quand on sait que Cuba a développé un secteur touristique important qui va induire la construction d’hôtels, etc.
Si ce que souhaitent au final les Cubains, c’est la levée de l’embargo qui n’est pas encore effective, l’effet de ces mesures se fera néanmoins ressentir dans une économie cubaine atone ces dernières années.

Est-ce que ce rapprochement va bouleverser les rapports de forces politiques en Amérique latine, notamment entre Cuba et ses alliés bolivariens ?

Il est possible que Cuba ait accéléré la recherche d’un compromis en voyant la situation difficile du Venezuela. Ce pays est actuellement en crise mais offre des conditions de livraison de pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché à destination de Cuba, en échange de la venue d’un certain nombre de spécialistes notamment dans le domaine de la santé et des sports. Aujourd’hui, le Venezuela apparait donc comme un partenaire en situation de faiblesse. Les Cubains ont été très échaudés par la rupture avec l’URSS quand celle-ci s’est désintégrée, ce qui avait mis Cuba dans une situation extrêmement critique d’un point de vue économique et social. Il est certain qu’ils ne souhaitent pas revivre cette situation en perdant du jour au lendemain leur partenaire principal. Ce serait, bien sûr, pour des raisons différentes - qui seraient plutôt économiques dans le cas du Venezuela – mais cela les placerait dans une situation similaire. Il est très probable que les Cubains, sans le dire de façon explicite, aient par conséquent recherché un partenariat différent avec les Etats-Unis, pour éviter d’avoir à prendre des mesures économiques d’urgence comme cela avait été le cas à la fin des années 1980.

Que cela va-t-il changer au niveau régional ? Cela va introduire dans l’île un nouveau partenaire économique et commercial très puissant, qui va se trouver en concurrence avec un certain nombre d’acteurs qui bénéficiaient jusqu’ici d’une situation de privilège, dans la mesure où ils n’avaient pas à subir la concurrence des Etats-Unis. C’est le cas des entreprises européennes, espagnoles notamment, mais aussi françaises, italiennes, allemandes ou anglaises ainsi que du Canada et bien sûr, d’un grand nombre de pays d’Amérique latine comme le Brésil, le Mexique ou la Colombie, cette dernière étant très présente sur le marché cubain. Il y a là une inquiétude qui s’est déjà manifestée dans la presse de la part d’un certain nombre de ces acteurs économiques dans ces pays qui, s’ils n’y voient aucun problème d’un point de vue politique, voient comme un danger économique l’arrivée des entreprises américaines à Cuba.
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