ANALYSES

« La Francophonie se trouve dans une situation absurde et dangereuse »

Presse
28 novembre 2014
Interview de Pouria Amirshahi - La Croix

Êtes-vous optimiste ou pessimiste pour l’avenir de la francophonie?


Je suis réaliste?: la langue française peut être demain une des principales langues parlée dans le monde… si on change radicalement de vision et de stratégie. Si l’on se contente de se reposer sur la démographie africaine, alors la francophonie déclinera. D’ailleurs, l’augmentation de la population en Afrique sans écoles publiques, c’est plutôt la chute et non la croissance de la langue française.


De plus, les discours officiels fondés sur l’esthétique (la « beauté » de la langue française, comme si elle était plus belle qu’une autre) ou les « valeurs » (en oubliant que la Liberté s’écrit dans toutes les langues, et de plus en plus) sont inaudibles.


Que faire?


Si les nations francophones s'associent autour d'un projet commun, basé sur une facilitation des échanges et de la mobilité, ainsi que sur la convergence des contenus et connaissances, que ce soit dans les domaines éducatif, scientifique ou économique, alors tous les rêves sont permis.


En attendant, on observe un inquiétant abandon de la langue française, sous prétexte que celle-ci n’est pas « adaptée » à la mondialisation qui serait par nature anglophone, idée aussi absurde que fausse. Et la demande de français reste largement insatisfaite.


Quel bilan faites-vous de l’action de l'Organisation internationale de la francophonie?


Abdou Diouf a incontestablement permis à l’OIF de conforter la charte de Bamako sur la démocratie et de jouer un rôle utile dans le cadre des transitions politiques. Mais cela ne peut masquer le fait que l’organisation est aujourd’hui en panne de dessein. Elle n'a pas les moyens de déployer de stratégie dans les quatre domaines permettant de consolider la langue française?: la science, la culture, l'économie et surtout l'éducation.


Dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest, notamment au Niger, on voit que des écoles coraniques wahhabites (donc étrangères aux traditions régionales) prolifèrent sur le recul de l'éducation publique. Mais ce manque de moyens est sans doute aussi le résultat d'un manque de vision et de stratégie.


Les pays membres constituent-ils véritablement un ensemble cohérent?


L’OIF compte aujourd’hui en son sein des États non francophones?! Il se trouve même que ces derniers sont désormais majoritaires. Elle se retrouve donc dans une situation absurde et dangereuse. Le projet francophone s'est dilué.


C’est pourquoi il est urgent, sous peine de disparaître, de resserrer notre projet autour de la constitution du premier cercle des 34 États véritablement francophones. Et de concentrer notre action sur la convergence des contenus éducatifs, la mobilité des personnes et l’excellence scientifique.


Pourquoi ne pas envisager des diplômes équivalents, un visa francophone pour les artistes, les chefs d’entreprise, les scientifiques, etc.? Et la création d’une revue scientifique de référence internationale pour ne plus subir le tout anglais?


Il est souvent reproché à la Francophonie d’être le bras armé de la France…


En réalité, le problème est que la France se détourne désormais de la francophonie. Elle fait terriblement fausse route lorsqu’elle considère que « les francophones, ce sont les autres ». Elle voit même ses élites politiques et économiques se complaire dans une acculturation angliciste qui stupéfait tout le monde, à commencer par… les États-Unis?!


Il convient au contraire d'enseigner les littératures francophones dès le plus jeune âge, afin de cultiver un sentiment d'appartenance. Il serait même souhaitable pour les intérêts de la France qu’elle mette à terme ses outils de rayonnement culturel au service de la francophonie, qu'elle transforme ses écoles, instituts et alliances françaises en établissements francophones gérés par plusieurs pays.


Que pensez-vous du nouveau concept de « francophonie économique »?


Tout dépend s’il s’agit de loucher sur les seuls points de croissance en Afrique ou de construire ensemble un espace économique, avec des normes, des formations professionnelles, des enseignes etc. La langue commune facilite évidemment grandement les échanges, ainsi que le sentiment de confiance entre les acteurs.


La francophonie est très en retard sur cet aspect. Il est donc temps de développer la francophonie économique, mais de manière structurée dans une optique de réciprocité entre tous les acteurs. J'ai parlé de cultiver un même « sentiment d'appartenance »?; il faut aussi vouloir défendre une même « communauté d’intérêts ».

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