ANALYSES

Juan Manuel Santos, président colombien à Paris : la paix maintenant ?

Tribune
6 novembre 2014

Juan Manuel Santos, chef d’Etat colombien effectue cette semaine un tour de la petite Europe. Après Madrid et Bruxelles, lundi et mardi, il s’est en effet rendu à Berlin avant de toucher terre à Lisbonne, Paris et Londres en fin de semaine, pour parler de la paix et du dialogue qu’il a ouvert avec la guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en 2012.


La paix maintenant, qui n’a pas entendu ce mot d’ordre répété à satiété depuis des années ? Mais c’était, et c’est encore à propos d’Israël et de la Palestine. Les accords, le dialogue et la guerre alternent sans issue jusqu’ici au Proche-Orient.


Ce scénario pourrait et peut encore s’appliquer au cas de la Colombie. Depuis 1948 ce pays situé au nord de l’Amérique du Sud est plus ou moins affecté par un conflit interminable. Sous des appellations diverses, il a été à l’origine de plusieurs centaines de milliers de morts. Plusieurs millions de Colombiens sont aujourd’hui des déplacés internes.


« La Violence », nom générique de la première convulsion interne a opposé de façon brutale les deux grands partis traditionnels, conservateurs et libéraux. Elle aurait causé la mort de 200 à 300 000 personnes de 1948 à 1958, avec des débordements avant et après ces dates repères. Le Centre national de la mémoire historique a chiffré les dégâts causés par les guerres internes qui ont progressivement pris le relais dans les années 1960. Ses acteurs, guérillas marxistes, indigénistes, nationalistes, militaires, policiers et groupes d’autodéfense d’extrême droite, auraient selon le Centre national de la mémoire historique causé des dommages équivalents. A savoir 220 000 morts et 4 700 000 déplacés entre 1958 et 2012.


La statistique égrène de façon méthodique les différentes composantes du crime, enlèvements, disparus, victimes de violences sexuelles. Elle répartit par ailleurs les responsabilités : 38% de ces crimes auraient été commis par des « paramilitaires », 17% par les FARC, et 10% par les forces de sécurité. Une organisation internationale, « World Health », a rendu publique un classement du crime à l’échelle mondiale au mois d’octobre 2014. Les données ont été collectées en 2011. La Colombie figure au 8ème rang avec un taux de 44,5 pour 1000.


La paix maintenant en Colombie est malgré tout bien davantage qu’au Proche-Orient ou en Somalie une perspective qui fait sens. Juan Manuel Santos avant d’endosser en 2010 son costume de président a eu un passé de ministre de la Défense à succès. Ce vécu l’a-t-il convaincu en dépit d’un tableau de chasse marqué par la libération d’otages célèbres - on pense à Ingrid Betancourt -, et la mort de chefs guérilleros que la voie des armes avait atteint ses limites ?


De fait, il a dès sa prise de fonction aplani les relations difficiles de son pays avec les voisins équatorien et vénézuélien. Il a accompagné l’intégration de son pays dans des organismes interaméricains récemment créés comme l’UNASUR et la CELAC. Sollicités par Juan Manuel Santos afin d’accompagner un dialogue avec le principal mouvement de guérilla quelles que soient leurs orientations idéologiques, les Latino-américains ont répondu favorablement. Cuba accueille les négociateurs. Venezuela et Chili ont accepté de se porter garant du processus. Un pays européen, non membre de l’Union, la Norvège, a qui plus est joué un rôle initial de facilitateur.


Rien là de techniquement bien nouveau. Après tout, c’est grosso modo le schéma que l’on peut retrouver au Proche-Orient. Oslo, Madrid, Quatuor, la communauté internationale est également très présente et s’efforce d’accompagner et stimuler les contacts entre adversaires. Mais alors que les contacts sont quasiment suspendus entre Israéliens et Palestiniens, FARC et gouvernement colombien ont paraphé une feuille de route le 26 août 2012. Et depuis cette date trois des six points inscrits sur cette liste ont été négociés avec succès.


Le 26 mai 2013 les deux parties se sont accordées sur le devenir de la terre et des paysans. Le 6 novembre de la même année, ils ont signé un document visant à renforcer la démocratie et la participation politique. Et, enfin, le 16 mai 2014, ils ont signalé leur entente pour trouver une solution au problème des drogues illicites. Les contacts en cours portent sur les questions encore ouvertes, la reconnaissance des victimes du conflit et la réparation ; l’établissement d’un mécanisme de sortie du conflit et enfin la légitimation par les Colombiens du paquet négocié à La Havane.


Le marathon européen du président colombien répond à la portée d’un évènement largement sous-estimé ici. Les avancées de la paix le rendent, il est vrai, moins attractif médiatiquement que les processus déstabilisés par la perpétuation de violences. Avançant sans difficultés apparentes, il nécessiterait moins d’attention de la part des grandes diplomaties.


C’est sans doute vrai. Juan Manuel Santos avait mis la paix au cœur de sa campagne présidentielle en mai dernier. Il l’a certes emporté d’une courte tête. Mais la paix reste encore plus potentielle que réelle. Le dialogue se poursuit sur fond de guerre. Des vents contraires menacent de le décorner. Près de la moitié des votes exprimés aux présidentielles sont allés sur un candidat hostile à Juan Manuel Santos. Ces votes exprimaient un rejet de la guérilla. Ils étaient en sympathie avec l’ex-président Alvaro Uribe partisan de la manière forte.


Ce courant d’opinion est très présent dans les forces armées. Les militaires ont en effet beaucoup à perdre. La paix mettrait des milliers d’entre eux au chômage. Les autres perdraient des moyens financiers et matériels, ainsi que le rôle social privilégié que leur reconnait l’établissement. Détenteurs de la force, d’un savoir-faire militaire, ils ont une capacité de nuisance. Ils peuvent être des démultiplicateurs de violence. La paix est quelque part entre leurs mains.


La Colombie qui est en plein essor économique a besoin de paix. Celle-ci peut bonifier l’émergence d’aujourd’hui. Mais la paix a un prix. Celui de la reconversion des combattants, qu’ils soient militaires ou guérilleros. C’est cela que Juan Manuel Santos est venu dire aux gouvernants européens. L’Allemagne a annoncé une ligne de crédit de 100 millions d’euros. La Suède s’est également engagée pour 6,3 millions de dollars. L’Espagne a promis d’appuyer la constitution d’un fonds européen.


L’Espagne, premier pays visité par Juan Manuel Santos inspire à plus d’un titre la Colombie. A Madrid, les nouvelles autorités démocratiques, issues des élections de 1978 avaient consolidé la transition en donnant dès 1982 un horizon otanien à ses forces armées. Bogota a exploré cette voie en 2013, suscitant l’inquiétude de ses voisins sans obtenir de l’Alliance atlantique plus qu’un traité de coopération. Depuis les forces armées ont obtenu leur participation aux négociations, une loi blindant leur immunité judiciaire, après un épisode peu glorieux d’écoutes sauvages des communications présidentielles.

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