ANALYSES

La coopération de défense américano-japonaise s’intensifie

Tribune
21 octobre 2014

Une nouvelle étape de l’approfondissement des relations sécuritaires, déjà étroites, entre le Japon et les États-Unis d’Amérique se précise. Pour preuve, le Japon et les États-Unis ont publié mercredi 8 octobre un rapport intérimaire (1), sur la révision de leurs lignes directrices sur leur coopération bilatérale de défense d’ici à la fin de l’année, dans lequel ils appellent à une coopération militaire plus globale entre les deux pays, et que cette dernière serait « bénéfique pour la région (Asie-Pacifique) et au-delà (2). »


Extension géographique


Les lignes directrices de la défense, qui ont été révisées pour la dernière en 1997 (3), énoncent les rôles respectifs de l’armée américaine et des Forces armées japonaises (appelées les Forces d’autodéfense japonaises, FAD) pour s’engager dans des opérations conjointes. Elles se concentrent principalement sur la défense du Japon et des situations d’urgence dans l’environnement proche du Japon, incluant sans doute la péninsule coréenne, même si cela n’est pas exprimé explicitement.
Le rapport intérimaire publié mercredi indique que la coopération militaire américano-japonaise, en vertu des nouvelles lignes directrices, ne sera plus limitée par la géographie- ce qui est un changement radical par rapport aux lignes directrices de 1997- et qu’elle mettra l’accent sur la « nature globale » de l’alliance militaire nippo-américaine.
C’est une rupture car, selon les lignes directrices actuelles, les forces américaines et japonaises ne peuvent coopérer que sous trois conditions (4) : des conditions dites "normales", une attaque contre le Japon, et certaines situations dans le voisinage immédiat du Japon.
Du fait de ces nouvelles lignes directrices, le champ géographique de coopération bilatérale devient beaucoup plus large, ce qui reflète la réinterprétation récente de la constitution japonaise dans le sens d’un droit pour le Japon à l’autodéfense collective.
Le rapport intérimaire souligne également que les lignes directrices révisées préciseront les efforts de coopération dans les cas, où le Japon peut recourir à la force en fonction de la décision du 1er juillet 2014 du Cabinet japonais de réinterpréter l’article 9 de la Constitution nippone -qui proclame explicitement la renonciation du Japon à la guerre-. Cette décision ouvre la voie pour le Japon à l’exercice du droit d’autodéfense collective, ou à intervenir pour soutenir un allié attaqué militairement.
Le Premier ministre Shinzo Abe a souligné que le Japon peut utiliser ce droit pour soutenir un pays allié - probablement les Etats-Unis - avec « la force minimale nécessaire » lorsque les intérêts vitaux du Japon sont menacés. Par exemple, le Japon pourrait décider d’envoyer des dragueurs de mines dans le détroit d’Ormuz, à l’embouchure du golfe Persique, si ses importations de pétrole étaient menacées par une action militaire, selon Shinzo Abe.


Quels points de coopération ?


À la lumière de l’expansion maritime de la Chine en mer de Chine orientale et des progrès inquiétants de la Corée du Nord dans le domaine nucléaire et des missiles balistiques, le rapport intérimaire énumère 12 mesures visant à assurer de façon transparente et fluide la paix et la sécurité du Japon, notamment "la défense aérienne et antimissile", "la sécurité maritime » et « les opérations d’évacuation de non-combattants (5). »
Le rapport intérimaire énumère également d’autres domaines de coopération larges comme les « opérations de maintien de la paix », « l’aide humanitaire internationale » ou « en cas de catastrophes naturelles », domaines que le Japon met souvent en avant dans ses Livres Blancs de la défense publiés chaque année.
Le rapport insiste aussi sur les nouvelles menaces pesant sur les deux pays, telles que l’utilisation militaire de l’espace et du cyberespace et déclare que les deux pays feront des efforts conjoints pour renforcer la cybersécurité, notamment grâce au partage de renseignements.


Confirmation de l’engagement américain en Asie


Le rapport intérimaire semble également confirmer l’engagement de Washington à rééquilibrer sa politique de défense, la fameuse stratégie du pivot", en vertu de laquelle les États-Unis ont promis de réorganiser et de maintenir leur (forte) présence militaire dans la région Asie-Pacifique.
"Pour les États-Unis, la révision des lignes directrices s’aligne avec la politique du gouvernement américain de rééquilibrage vers la région Asie-Pacifique », souligne le rapport. "Pour le Japon, la révision des lignes directrices correspond à ses efforts pour la défense de son territoire et de sa population et à la politique (dite) de « contribution proactive à la paix » fondée sur le principe de la coopération internationale. »


Appel à la coopération multilatérale


Le rapport intermédiaire souligne par ailleurs la nécessité de promouvoir la coopération de défense multilatérale - entre le Japon, les Etats-Unis et la Corée du Sud, par exemple, et entre le Japon, les États-Unis et l’Australie.
Sur ce dernier point, les progrès sont sensibles. « Le Japon devrait entamer des discussions avec le gouvernement australien portant sur l’exportation de technologies sous-marines, y compris celles de pointe utilisées dans les sous-marins nippons de la classe Soryu, ce qui serait une première du genre », selon des informations obtenues par le grand quotidien conservateur Yomiuri Shimbun (6).
Cette question devrait être discutée lors d’une réunion entre le ministre de la Défense japonais Akinori Eto et son homologue australien, David Johnston, qui va probablement se rendre au Japon dans le courant du mois. Cette coopération est dorénavant permise par le récent assouplissement des règles japonaises d’exportations d’armements (7).
Le rapport intérimaire témoigne donc de la poursuite de la rupture dans la politique de défense japonaise, accrue par l’arrivée au pouvoir de Shinzo Abe fin 2012, même si cette rupture a des prémices plus anciennes. Le rapport de mercredi sera suivi par un rapport bilatéral final attendu pour la fin de l’année.
En effet, comme les projets de loi liés à l’exercice limité du droit d’autodéfense collective n’ont pas encore été adoptés, le document publié mercredi indique que la coopération sera précisée dans le rapport final, ce qui implique que le rapport intérimaire ne contient pas de précisions spécifiques sur la façon dont les FAD soutiendraient militairement des États-Unis en cas de conflit.
On attend donc dans les prochaines semaines le détail des modalités d’une coopération qui prend, à certains égards, un tour révolutionnaire.


(1) Lire le rapport (en anglais) « The Interim Report on the Revision of the Guidelines for Japan-U.S. Defense Cooperation »
(2) Masaaki KAMEDA, « New Japan-U.S. defense guidelines will stress global reach », The Japan Times, 8 octobre 2014
(3) Lire les lignes directrices de 1997 : http://www.mofa.go.jp/region/n-america/us/security/guideline2.html
(4) Ankit PANDA, « The Coming Overhaul in US-Japan Defense Cooperation », The Diplomat, 6 octobre 2014
(5) "Guidelines to boost seamless Japan, U.S. ties", The Yomiuri Shimbun, 8 octobre 2014
(6) « Japan eyes sub exports to Australia / Soryu world’s largest diesel submarine », The Yomiuri Shimbun, 7 octobre 2014
(7) Lire notamment sur ce sujet nos notes pour Affaires stratégiques : Tokyo approuve ses premières exportations d’armements et Exportations d’armes : le Japon se libère de son carcan

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