ANALYSES

Attentats en Turquie : l’implication de Damas «serait une absurdité politique»

Presse
22 mai 2013
Après le double attentat qui a frappé la localité de Reyhanli, en Turquie, et qui a fait une cinquantaine de morts, les soupçons se sont vite portés contre Damas. Neuf ressortissants turcs ont été arrêtés et le groupe d’extrême gauche Acilciler, dont le chef réside en Syrie, est sous la sellette. Pour Didier Billion, directeur de recherche et spécialiste de la Turquie à l’IRIS, si l’option d’une implication syrienne est possible, elle serait pourtant illogique et desservirait les intérêts politiques d’Assad.



Qui se cache derrière ce double attentat ?

Il faut être, sur les questions de terrorisme, extrêmement prudent car on n’a jamais tout à fait les éléments qui nous permettent de comprendre précisément de quoi il retourne. La rapidité avec laquelle les autorités turques ont annoncé l’arrestation de neuf militants turcs qui seraient membres d’un groupe lié à Damas, est surprenante. Ils étaient donc connus des services de renseignement. S’ils étaient liés à Bachar al-Assad, pourquoi étaient-ils libres de leurs mouvements ? Le devoir de questionnement s’impose. Evidemment au vu de la situation, il y a des probabilités pour que Damas n’y soit pas tout à fait étranger. Cet attentat, quels qu’en soient les commanditaires, montre une exacerbation des tensions politiques sur le dossier syrien.

La Syrie avait-elle intérêt à une implication directe dans des attentats qui ne feraient que renforcer le camp de ses opposants ?

Je suis d’accord. Sur des pays plus faibles comme le Liban ou la Jordanie, l’hypothèse serait crédible. La Turquie, par contre, est un Etat fort dans la région qui s’est renforcé encore avec le processus de paix mené avec le PKK, même si celui-ci n’est pas achevé. Si l’implication d’Assad était confirmée, ce serait une absurdité politique car cela concourrait à resserrer l’étau contre lui. C’est une logique suicidaire et je pense que le régime syrien est tout sauf suicidaire, il le prouve depuis deux ans. Il n’a aucune raison de prendre des initiatives de type terroriste pour souder les rangs qui sont contre lui. Je suis dubitatif.

Face à ce type d’attentat, quelles sont les options d’Ankara ?

En terme déclaratif, le durcissement des mots, mais au-delà, la Turquie n’a pas les moyens de durcir sa politique vis-à-vis de la Syrie. C’est une nouvelle escalade même si les attentats ne modifieront pas la politique turque sur ce sujet. La volonté turque de passer à un cran supérieur et d’isoler toujours plus le régime d’Assad existe déjà depuis plusieurs mois. Mais la Turquie ne prendra aucune initiative seule.

Vous voulez dire que cette double attaque signe l’échec de la politique turque sur la Syrie ?

Non, ce n’est pas un échec car on ne peut rien faire contre le terrorisme sinon surveiller les groupes terroristes et mener un travail d’enquête et la Turquie le fait. Si cet attentat est un avertissement politique, la question demeure : à qui profite le crime ?

Le gouvernement turc a été beaucoup critiqué par la presse et une partie de la population turque sur le durcissement de sa position syrienne, dont le double attentat serait l’une des conséquences. Quelles sont les risques politiques pour Erdogan ?

Il n’y a aucun risque politique pour lui. Il est bien installé, il possède une solide majorité même s’il est effectivement très critiqué comme le montrent plusieurs sondages sur sa gestion de la crise syrienne, y compris par ses électeurs qui pensent que la Turquie est trop engagée aux côtés des rebelles. Les Turcs pensent que ce n’est pas militairement qu’on arrivera à arrêter Bachar al-Assad mais politiquement. Mais Erdogan ne modifiera pas sa politique car il est trop engagé.
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