ANALYSES

Election de Juan Manuel Santos : quel avenir pour la Colombie ?

Interview
20 juin 2014
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Comment expliquer l’élection de Juan Manuel Santos au deuxième tour des élections présidentielles, pourtant en deuxième position derrière Oscar Ivan Zuluaga au premier tour ?

Juan Manuel Santos a bénéficié d’un report de voix favorable, en particulier des électeurs de gauche du parti « Pôle démocratique », dont la candidate avait personnellement appelé à voter pour Juan Manuel Santos. Il a également bénéficié d’un report de voix d’électeurs verts, bien que le candidat de ce parti n’ait pas personnellement appelé à prendre position pour le deuxième tour. La candidate de « Pôle démocratique » a appelé à voter Santos, parce que l’élection présidentielle au deuxième tour en Colombie ressemble à l’élection présidentielle au deuxième tour en 2002 en France : l’enjeu n’est pas d’élire un président de droite ou de gauche, l’enjeu étant la démocratie et la paix. Le président Santos avait placé son élection sous le signe de la poursuite des négociations avec les Farcs alors qu’au contraire son adversaire politique avait mené sa campagne pour contester cette stratégie de négociation avec une organisation qu’il qualifiait de « terroriste », qui supposerait un règlement policier et militaire. En conséquence, il y a eu une polarisation, avec même un accroissement de la participation électorale assez sensible de plus de sept points d’électeurs qui ont été mobilisés par cet enjeu. C’est ce qui explique manifestement la victoire de Juan Manuel Santos.

Ces élections semblent avoir polarisé le pays entre les partisans de la paix négociée avec les Farc autour de Juan Manuel Santos, artisan de négociations menées depuis 19 mois à Cuba, et des partisans d’une ligne dure autour d’Oscar Ivan Zuluaga, qu’en est-il ?

La société colombienne est assez blasée par rapport au phénomène de la guerre et de la paix. Il ne faut pas oublier que la violence, le mouvement des Farcs et celui de l’ELN – qui est l’autre groupe de guérilla encore actif aujourd’hui – ont commencé leurs activités autour de 1964 faisant de ce conflit un des plus vieux conflits intérieurs d’Amérique latine et même du monde. On peut même faire remonter la violence en Colombie au conflit qui avait opposé les deux grands partis traditionnels, de 1948 aux années 1960. Donc les Colombiens sont quelque peu fatigués par les thématiques de paix et de guerre et tous les sondages qui ont été menés avant les élections signalaient que la recherche de la paix n’était finalement peut-être pas le point qui préoccupait le plus les électeurs colombiens. Il est vrai qu’il y a eu des tentatives de négociation qui ont tourné court, notamment la dernière, la plus importante, en 1998 avec le président conservateur Andrés Pastrana. La majorité des électeurs colombiens est favorable à la paix mais il y a quelque part un doute, le sentiment que peut-être cela pourrait de nouveau tourner court. Il y a donc un certain scepticisme à l’égard de la poursuite des perspectives que pouvait ouvrir la paix. Néanmoins, il y a une différence cette fois-ci par rapport au processus précédent : le président Santos a une expérience militaire, il a été ministre de la Défense du président sortant ; il connait donc la portée et les limites du règlement par la voie policière et militaire. Il a ainsi construit une véritable feuille de route qu’il suit pas à pas depuis son élection de 2010 en vue d’aboutir à la paix, ce qui donne à ce processus un certain contenu que n’avaient pas les processus précédents.

Les négociations avec les Farcs et l’ELN dont Juan Manuel Santos se fait le partisan peuvent-elles porter leurs fruits lors de son second mandat ?

Juan Manuel Santos a une obligation de résultat. Il a été élu notamment avec des voix d’électeurs qui ne partagent pas ses convictions en matière d’économie et de politique sociale et qui ont voté pour lui pour faire la paix. Une feuille de route a été établie, la première partie consister à régler les conflits avec les pays voisins, car le président Uribe avait mené des opérations militaires en territoire équatorien et avait mobilisé des troupes à la frontière du Venezuela. En 2010, dès les débuts de son premier mandat, Santos a entrepris de réconcilier la Colombie, d’abord avec l’Equateur, ensuite avec le Venezuela. Puis il a sollicité ces pays, ainsi que d’autres, en vue d’engager un dialogue avec les Farcs, ce qui a été fait avec le concours non seulement du Venezuela, mais aussi de Cuba et de la Norvège. Ces négociations ont commencé en 2012 à la Havane avec une feuille de route établie d’un commun accord, en six points. Trois d’entre eux ont d’ores et déjà fait l’objet d’un compromis avant les élections, il en reste encore trois. Donc on peut penser que sur cette dynamique de trois accords conclus de 2012 à 2014, d’ici quelques mois, peut-être deux ans au maximum, l’ensemble de la feuille de route sera bouclée et qu’elle pourra être soumise par voie de référendum à l’ensemble des électeurs colombiens en vue de lui donner une légitimité indiscutable, ce qui est le projet du président Santos.

Pour finir, remarquons que ce qui se passe en Colombie dépasse de loin le cadre national. Alors que l’on parle de conflit partout dans le monde et surtout actuellement au Proche et Moyen-Orient, il y a là un conflit en voie de résolution, qui bénéficie du concours d’un gouvernement européen et aussi d’un vaste consensus sur le continent américain. C’est le dernier grand conflit dans cette région du monde, donc des Etats-Unis au Venezuela, en passant par le Brésil et le Chili, par organisations régionales comme l’Organisation des Etats Américains ou l’Union des Nations d’Amérique du Sud, tous ces ensembles intergouvernementaux, interaméricains soutiennent et appuient le règlement du conflit colombien. Cela ne pourra qu’avoir des retombées bénéfiques, non seulement en Colombie, qui consacre une part importante de son PIB à des dépenses militaires et de police qui pourront être affectées à des départements productifs et civils du gouvernement, mais aussi des retombées positives dans les relations de la Colombie avec ses voisins. Donc il y a là un facteur qui est suivi de façon très positive par l’ensemble des pays de la région et par le secrétaire général des Nations unies parce que le règlement de ce conflit pourrait avoir une valeur d’exemplarité par ailleurs.
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