ANALYSES

Visite d’Obama en Europe : symbole du renouveau du leadership américain ?

Interview
26 mars 2014
Le point de vue de Thomas Snégaroff
L’ordre du jour du sommet sur la sécurité nucléaire a été modifié en raison de la crise ukrainienne, et ce, notamment sous l’impulsion de Barack Obama qui a convoqué dès son arrivée un G7. Peut-on interpréter cela comme une volonté des Occidentaux de faire bloc face à la Russie ?
Effectivement, ce sommet a été détourné de son sens premier par la crise ukrainienne, mais il faut noter qu’il est fréquent que ce type de réunion soit modifié par un événement. Par exemple, il y a quelques mois, le sommet du G20 à Moscou avait été bousculé par la crise syrienne. Dans le cas actuel, une des grandes décisions prises lundi par les chefs d’Etat du G7 (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Union européenne) a été de ne pas se rendre au G8 à Sotchi et ainsi de le remplacer par un sommet à Bruxelles. Cela revient finalement à exclure de facto la Russie du G8 et à revenir à un G7 même si ce n’est pas le cas officiellement.
Il y a donc effectivement une évolution. D’autant plus qu’au niveau global, un sommet sur la dénucléarisation prenait évidemment en compte les intérêts russes. A cet égard, il faut rappeler que depuis 2011 nous nous trouvons dans le cadre de l’accord START 3 qui a été négocié entre les Russes et les Américains. Il est intéressant de voir, d’un point de vue symbolique, que ce qui aurait dû théoriquement être un rapport d’étape de la dénucléarisation mais aussi du « Reset » des relations américano-russes est devenu le symbole de la discorde. Alors que cette réunion représentait un espoir de coopération, c’est au contraire un symbole de conflictualité avec l’exclusion de la Russie. Ainsi, ce sommet sur la sécurité nucléaire est diamétralement opposé à ce qu’il était supposé être au départ.

Peut-on penser que les Etats-Unis reprennent la main sur les affaires internationales, en tout cas dans le camp occidental, après l’échec sur la crise syrienne ?
En fait, les Américains ont compris finalement qu’ils ne peuvent pas déléguer aux Européens la stabilisation du continent européen comme l’a montré la crise ukrainienne. Cela fait à peu près deux ans que les Américains laissent un peu les Européens à la manœuvre dans ce pays alors qu’ils étaient, au contraire, très présents en 2004 lors de la Révolution orange. Voyant que l’on se dirigeait vers un fiasco total, les Américains sont obligés finalement de se réinvestir. En fait, c’est une sorte de répétition de l’Histoire assez frappante puisqu’après la Seconde guerre mondiale, en 1946, les Américains avaient dû intervenir, en raison de l’échec des Anglais dans leur rôle de gendarme de l’Europe prégnant au moment de la crise grecque. Ce fut la même chose par la suite et régulièrement dans l’Histoire, en particulier dans le cas géorgien qui fut un fiasco puisque finalement les Russes sont encore présents en Abkhazie et en Ossétie du Sud, et ce, malgré la présence européenne qui avait dû tenter de résoudre la crise seule, les Américains étant en pleine campagne électorale à ce moment-là. Aujourd’hui, c’est un bis repetita : les Américains se rendent compte que les Européens sont trop divisés pour pouvoir s’aligner face à Moscou et qu’une présence effective américaine via l’Otan et ce type de réunions est manifestement nécessaire.
Il y a effectivement un retour du leadership américain mais avec quelles armes ? Là se pose la question des sanctions et des réponses. A ce niveau-là, il y a de vraies divergences entre les Européens et les Américains. Barack Obama vient en Europe pour essayer de construire avec les Européens un front uni alors qu’aujourd’hui les réponses sont différentes compte tenu des enjeux très variés de chaque pays européen vis-à-vis de la Russie. On a vraiment une pluralité selon les pays qui sont également très dépendants de leurs investissements en Russie et du gaz russe, en particulier l’Europe de l’Est et l’Italie. En Angleterre, la City a besoin de capitaux russes. En France, nous avons aussi besoin, au niveau militaro-industriel, de vendre nos produits aux Russes : on le voit aujourd’hui avec le porte-hélicoptère Mistral. Il y a donc une véritable pluralité d’enjeux d’autant plus que les Américains sont beaucoup moins dépendants de l’économie russe.

Justement, existe-t-il aussi une pluralité au niveau des Etats-Unis concernant cette question des sanctions ?
D’abord, il ne faut pas oublier que l’on rentre dans une période pré-électorale aux Etats-Unis avec les élections de mi-mandat. Il y a effectivement un débat aujourd’hui dans ce pays. Les Républicains poussent à beaucoup plus de sanctions et attendent de Barack Obama qu’il dépasse la simple rhétorique pour aller vers quelques chose de plus lourd. Egalement, le sénateur McCain imagine que l’on devrait peut-être déployer des hommes sur les frontières entre l’OTAN et l’espace russe, et non, pas uniquement se contenter de plusieurs dizaines de personnes, d’un soutien logistique léger et de quelques F-15 déployés en Pologne. Aussi, certains Républicains sont prêts à aller plus loin, par exemple, en remettant à jour le projet de bouclier anti-missile de George W. Bush en République tchèque et en Pologne qu’Obama avait démantelé. Ainsi, si démocrates et républicains sont d’accord sur l’idée que le rattachement de la Crimée à la Russie est inacceptable et qu’il faille bien émettre des sanctions, ce n’est pas le cas en ce qui concerne l’aspect concret des sanctions. Il existe un décalage entre Barack Obama, qui représente le camp de la diplomatie, et une frange plus dure incarnée par John McCain qui veut aller plus loin dans les sanctions et qui considère que la liste de 31 personnalités russes est insuffisante. Ceci dit, Barack Obama pourrait aussi aller plus loin puisqu’il est question de toucher les intérêts stratégiques russes, notamment énergétiques, en vendant du gaz peu cher aux Européens pour les sortir d’une dépendance russe et également le permettre d’avoir les coudées franches pour voter des sanctions plus dures.
Au final, il y a simplement des degrés différents aux Etats-Unis car globalement, tout le monde est plutôt d’accord pour considérer que Poutine est le diable et que la Guerre froide n’est pas finie. Au sein du gouvernement américain, on sait très bien que la Russie a la capacité à frapper les intérêts américains, en vendant des dollars par exemple ce qui pourrait avoir des conséquences graves sur la monnaie américaine. L’opposition, qui joue son rôle, souhaite aller encore plus loin avec notamment une militarisation, quitte à opérer une escalade tandis qu’Obama est plutôt dans l’apaisement.
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