ANALYSES

Arrestation d’A. Navalny : symbole d’un durcissement de la Russie ?

Interview
19 juillet 2013
Hier la justice russe a condamné l’opposant Alexeï Navalny à 5 ans de prison pour une affaire de corruption. Ce dernier dénonce un dossier truqué, monté de toutes pièces, et une vengeance personnelle de la part de Vladimir Poutine. Cela vous semble-t-il fondé ? Quelle dimension politique peut-on attribuer à cette affaire ?
Il est bien évident que cette affaire a une dimension politique dans la mesure où Navalny est l'opposant le plus médiatisé de Russie, le chef de file de cette fraction de l'opposition 'libérale' et pro-occidentale, minoritaire mais disposant d'un soutien inconditionnel des médias américains et européens. Pour autant, ce statut de leader ne l'innocente pas des charges qui sont retenues contre lui. Sur ce point, c'est à la justice russe de trancher et quel que soit finalement le verdict il y aura polémique. Si vous me permettez une comparaison, on est dans un cas de figure assez similaire à celui de Sarkozy en France. Karachi, Bettencourt, comptes de campagne... Est-il coupable ou bien existe-t-il, comme l'opposition et certains médias l'affirment, une volonté de l'abattre et de se représenter en 2017 ? Quoi qu'il advienne, il sera toujours une victime pour les uns, coupable pour les autres.
Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une vengeance personnelle de Vladimir Poutine. Certes Navalny traite régulièrement ce dernier de tous les noms. Mais Poutine sait pertinemment que Navalny n'est qu'un gravillon dans sa chaussure et qu'il ne le menace en aucun cas dans la mesure où il n'est aucunement en capacité de fédérer l'opposition russe derrière lui.

Les manifestations qui ont eu lieu à Moscou et à St Petersburg à la suite de l’annonce du verdict peuvent-elles déboucher sur un mouvement d’’opposition structuré face au pouvoir actuel ?
Non, précisément parce que l'opposition est profondément divisée. Communistes et ultra-nationalistes, qui pèsent bien plus lourd dans les urnes que le mouvement incarné par Navalny, n'ont pas la moindre sympathie envers ce dernier. Les rassemblements qui ont eu lieu spontanément sont, comme d'habitude, limités à quelques milliers de personnes. On ne peut exclure que des manifestations plus larges surviennent après une phase de mobilisation mais elles ne seront pas annonciatrices pour autant de l'émergence d'un mouvement d'opposition puissant et structuré. La Russie a fait son entrée dans la société du spectacle : Ce n'est pas parce que tous les projecteurs sont braqués sur ces manifestants qu'ils sont appelés demain à jouer un rôle à la mesure de leur exposition médiatique.

Depuis son retour au Kremlin en mai 2012, Poutine semble avoir durci sa position quant aux mouvements de contestation. Qu’en est-il selon vous ?
Il est certain que le pouvoir durcit le ton envers l'opposition. Mais c'est aussi parce que cette dernière a radicalisé son discours. Quel est le slogan autour duquel se réunissent les partisans de Navalny ? La lutte anti-corruption certes. Sur ce point, tous les Russes sont d'accord et partagent le même ras-le-bol. Mais surtout le départ de Poutine, désigné comme le chef de file des 'escrocs et des voleurs'. Or le ton de cette revendication, cette mise au pilori du chef de l'Etat, peuvent difficilement être acceptées par le Kremlin, pas plus que la mobilisation permanente et les happenings à Moscou et Saint-Pétersbourg sous l'œil complice des médias occidentaux.
Car il ne faut pas se leurrer : cette permanente désignation du régime de Vladimir Poutine comme le symbole de l'Etat autoritaire vise à diaboliser la Russie sur la scène internationale à l'heure où elle renoue avec son statut de puissance majeure. Un statut qui dérange à Bruxelles comme à Washington, que ce soit dans le cadre du dossier syrien, de la question de l'Iran ou de la politique de l'énergie...