ANALYSES

Thein Sein à Paris : une nouvelle diplomatie pour la Birmanie ?

Interview
17 juillet 2013
Le point de vue de Olivier Guillard
Thein Sein est attendu à Paris ce mercredi 17 juillet où il doit rencontrer François Hollande. Ce sera la première visite en France du président birman, Aung San Suu Kyi l’ayant précédé l’année dernière. Comment expliquer que la presse birmane et occidentale voit en lui un nouvel espoir, initiateur du processus d’ouverture de son pays ?

Après une escale au Royaume-Uni où il fut entouré d’attentions par les autorités britanniques, le Chef de l’Etat birman, Thein Sein, arrive ce jour à Paris. Pièce centrale de son programme parisien, un entretien avec son homologue François Hollande. Intervenant dans un relatif anonymat, son court séjour en France n’est pas entouré de la même effervescence que lors du récent déplacement dans l’Hexagone, plus médiatique et glamour, de la charismatique Aung San Suu Kyi, désormais parlementaire et candidate déclarée au prochain scrutin présidentiel (2015) dans la Birmanie post-junte. Aux commandes de la nation depuis 2011, ce dernier, tout ancien haut-gradé de la défunte junte militaire soit-il, est la cheville ouvrière centrale de l’ouverture, des réformes engagées toutes affaires cessantes sur un spectre impressionnant (domaines politique, administratif, légal, financier, interethnique, etc.) ; avec un certain succès, nonobstant les critiques et réserves des sceptiques (cf. ONG occidentales), en dépit d’inévitables incidents de parcours (cf. violences intercommunautaires entre groupes bouddhistes radicaux et minorité musulmane ; actions diverses de résistance de sympathisants de « l’Ancien régime »).
Après deux ans d’efforts incessants, bravant les obstacles divers et les contingences liées à son statut précaire de nation en développement refermée sur elle-même durant un demi-siècle (régimes militaires entre 1962 et 2011), le premier président birman post-junte peut s’enorgueillir d’un bilan satisfaisant, couronné par une reconnaissance internationale, une cour quasi-assidue des grandes capitales occidentales hier encore au premier rang des promoteurs des sanctions contre le régime birman. Son escale parisienne en témoigne notamment.



Sa décision de suspendre en septembre dernier les travaux de construction d’un barrage ordonné et financé par la Chine pourrait symboliser la volonté du dirigeant birman de s’émanciper de la tutelle de Pékin. La Birmanie peut-elle véritablement prendre ses distances vis à vis de la Chine ?

En septembre 2011, répondant à un courroux populaire et à un sentiment anti-chinois de plus en plus marqué en Birmanie, le président Thein Sein avait ordonné la suspension des travaux sur ce méga-barrage hydraulique dessiné, réalisé (et destiné à fournir de l’électricité … aux consommateurs chinois) par la Chine, afin de démontrer à ses concitoyens que la prise en compte de leurs récriminations étaient, dans la configuration post-junte, à présent possible (dans une certaine mesure, s’entend…), pour peu qu’elles soient justifiées. L’opposition locale à la réalisation de ce projet, motivée à l’origine par un impact négatif sur le mode de vie, sur l’environnement et les fragiles équilibres socio-économiques des populations kachins impactées, avaient poussé la présidence à ajourner sine die – pour la durée du mandat de Thein Sein, soit jusqu’en 2015 – la poursuite des travaux. Une décision inédite, spectaculaire, qui n’avait pas été du goût de Pékin, laquelle s’emploie depuis parallèlement, lors de toutes aussi inédites séances de relations publiques avec les médias birmans, à tenter de convaincre les Birmans du bénéfice (à terme) pour ces derniers de la finalisation du projet contesté, tout en améliorant le niveau et la qualité des compensations (financières, matérielles) promises aux plaignants. Tout ceci ne signifie guère que les relations entre Naypyidaw (la capitale birmane) et Pékin se sont refroidies au point de créer de fortes tensions entre ces deux gouvernements. Du reste, il y a encore quelques jours, une délégation chinoise de haut rang, reçue dans la capitale birmane par les plus hautes autorités, témoigna de la permanence de son engagement présent et futur en Birmanie, fut-elle désormais en route vers la démocratie et ouverte à la concurrence (des autres grandes nations asiatiques ainsi que de leurs homologues occidentales).

Que peut-on attendre de Thein Sein sur la scène diplomatique ? Peut-on espérer un véritable changement quant à la situation des droits de l’homme en Birmanie ?
La situation des droits de l’homme en Birmanie, sinistrée durant de longues décennies, s’est indiscutablement améliorée ces deux dernières années, sous l’impulsion du gouvernement birman, du Parlement, et des demandes renouvelées de la communauté internationale ; plusieurs centaines de prisonniers politiques ont quitté les geôles birmanes et sont aujourd’hui de retour sur le devant de la scène politique, dans la société civile, libres de s’exprimer sur la Birmanie d’hier et d’évoquer celle se dessinant à présent. La presse est quant à elle propulsée, parallèlement, dans une toute autre dimension ; de nouveaux quotidiens, magazines de diverses obédiences, ont été autorisés à paraître récemment, pour le plus grand plaisir d’une population birmane sevrée pendant des décennies d’informations autres que celles servant en priorité les intérêts de la junte. De là à penser que le scenario intérieur birman est à présent au diapason de celui prévalant en Suisse ou dans l’Hexagone, n’allons pas trop vite en besogne. Les récentes violences intercommunautaires, la poursuite des affrontements avec certains groupes ethniques armés (kachins, shans), génèrent encore leurs lots d’exactions, de comportements répréhensibles, y compris des forces de l’ordre et du pouvoir. Nous sommes encore à des lieux de la perfection. Toutefois, en prenant un peu de champ, que de chemin parcouru en peu de temps ; des avancées à mettre notamment au crédit de ce timide et opiniâtre chef de l’Etat birman, dont fort peu de personnes auraient pensé, il y a encore trois ans, qu’il puisse s’avérer un aussi déterminé artisan des réformes et de l’ouverture. Sa réception à l’Elysée rend également hommage à son action, à sa détermination.
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