ANALYSES

Syrie : quelles perspectives d’évolution du conflit ?

Interview
29 mai 2013
Le point de vue de Didier Billion
En quoi est-on, selon vous, à une période charnière dans le conflit syrien?

Il y a au moins trois raisons. La première est intérieure : les dynamiques, à la fois militaires et politiques, montrent que cette situation, où aucun des camps ne parvient à s’imposer à l’autre, ne peut perdurer. Ce que certains prétendaient être une sorte d’offensive graduelle générale des insurgés s’est avérée un leurre complet. En fait, les troupes restées fidèles au régime ont même démontré ces dernières semaines leur capacité à reprendre des initiatives militaires et reconquérir des pans de territoire tombés aux mains des rebelles. Cela étant dit, le pouvoir n’est pas vraiment en situation de reconquérir la totalité du territoire, dont certaines poches restent encore aux mains des insurgés. Il reste assez peu probable que la situation puisse durer ainsi pendant des années.
La seconde raison qui laisse penser à l’éventualité d’un tournant ou d’une nouvelle séquence de la crise syrienne, réside dans les risques d’expansion régionale de ce conflit.
Le troisième élément est, à l’échelle internationale, la perspective de la conférence internationale qui se tiendra à Genève. Initiée par les Etats-Unis et la Russie, qui tous deux tentent de trouver une solution politique, cette conférence aura une tâche difficile. Elle devra même probablement compter plusieurs sessions, car rien ne sera résolu en une seule fois. Cependant le simple fait qu’une perspective politique commence à se dessiner est plutôt une bonne nouvelle. En effet, s’il ne peut y avoir de solution militaire, il faut une solution politique, que les protagonistes ne pourront trouver seuls.

Au début du conflit, beaucoup estimaient que le régime serait rapidement renversé. Comment a-t-il réussi à se maintenir ? Pourquoi perdure-t-il aujourd’hui ?

Il y a une erreur d’appréciation complète, dès le départ, d’une comparaison très hâtive avec les situations tunisienne ou égyptienne. A l’époque, certains commentateurs pressés ont développé la théorie des dominos, selon laquelle les dictatures devaient tomber les unes après les autres. Il n’en a rien été.
Le régime syrien a su jouer sur la fidélité de son armée qui, au-delà de quelques démissions ou désertions, est restée assez soudée aux ordres du régime. De plus, ce régime est doté d’une véritable base sociale. Sans elle, il aurait pu tomber presque aussi vite que Ben Ali ou Moubarak. Cette base sociale ne peut se réduire à la seule minorité alaouite d’où est issu le clan de Bachar al-Assad, car elle ne représente que 10% de la population. Or, 10%, même armés, soutenus de l’extérieur par les Russes ou les Iraniens, n’auraient sûrement pas pu résister de cette façon. On pourrait en conclure qu’au sein des autres composantes identitaires de la société syrienne, d’importantes fractions soutiennent aussi le régime. Un des principaux ministres de la Défense était sunnite, le chef de l’appareil sécuritaire, Ali Mamlouk, aussi. Ces deux exemples montrent que les Alaouites ne détiennent pas tous les leviers du pouvoir. Le noyau de l’appareil sécuritaire est entre leurs mains, mais ce n’est pas suffisant. La vision totalement schématique, binaire, de beaucoup d’observateurs sur la réalité syrienne a empêché de voir qu’en réalité le pouvoir avait des racines, une base sociale, qui lui ont permis de se maintenir – au prix de massacres, d’horreurs et d’une violence incontestables. Il tient toujours, et semble même plutôt en situation de reprendre du terrain aux groupes insurgés.

Quels sont les risques de débordement du conflit ?

Dans les pays frontaliers avec la Syrie, la situation est problématique : au Liban, partiellement en Turquie, potentiellement en Jordanie, il y a des risques d’expansion des métastases du chaos syrien. La situation la plus préoccupante est incontestablement le Liban, au sein duquel la structuration même de la société fait qu’une partie de celle-ci a pris fait et cause pour la défense du régime de Bachar al-Assad alors qu’une autre a pris fait et cause pour les insurgés.
Au-delà de cette zone régionale proche, la Russie s’immisce dans le conflit car elle craint les répercussions d’une chute soudaine du régime qu’elle soutient donc par une aide financière et militaire, à ce stade indéfectible. Les Russes ne soutiendront probablement pas jusqu’au bout, à bout de bras, Bachar al-Assad. S’il faut le faire partir pour mettre en œuvre une situation politique, ils le lâcheront sans état d’âme. Ce que les dirigeants russes ne veulent surtout pas, c’est que le régime tombe d’un coup. Ce chaos généralisé laisserait la porte du pouvoir en Syrie ouverte aux djihadistes, aux radicaux les plus extrémistes. Or les Russes sont inquiets des conséquences que cela pourrait avoir sur leur pays, dans le Caucase, en Tchétchénie ou au Daguestan. Mais ils s’inquiètent aussi des répercussions sur les républiques musulmanes de leurs zones d’influence en Asie Centrale. Il ne faut pas oublier non plus que Poutine veut réinstaller la Russie au centre de l’échiquier international. Pour lui, la Syrie, c’est, par procuration, un bras de fer avec les Etats-Unis.
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