ANALYSES

Internet est un espace à part

Tribune
20 janvier 2012
par Adrien Gevaudan, diplômé du Master Géoéconomie et intelligence stratégique à l’IRIS Sup’, fondateur et rédacteur en chef d’Intelligence stratégique
Physique décentralisé

L’Internet est le réseau des réseaux. Sa structure même en fait un espace diffus, à géométrie variable. Basée sur des protocoles de routage, la transmission de données n’est pas univoque : la multitude de trajets menant à un endroit n’a d’égal que le nombre de véhicules pouvant être empruntés. Cet aspect décentralisé de l’Internet, contrairement aux idées reçues, n’a eu de cesse de se renforcer, le maillage acquérant au fil du temps une structure fractale, et par conséquent chaotique.
Réseau protéiforme, l’Internet est doté d’un cœur, centre névralgique des communications, mais qui n’est pourtant en rien le point de passage obligatoire de toutes données. Ce cœur n’en est un que par la force des choses ; il évolue en permanence, son centre de gravité se déplaçant au gré des développements technologiques et de l’intensification de la transmission de données entre certains acteurs.
Cette approche de l’Internet est celle du réseau méduse, développée par des chercheurs de l’université de Bar Ilan. Son corollaire direct est que, bien que reposant sur des structures physiques identifiables, et donc susceptibles de faire l’objet de mesures de contrôle, l’aspect décentralisé de l’Internet en fait une structure sans cesse plus difficile à contrôler. La densification des moyens de communication, conséquence des développements économiques et de la démocratisation de certaines technologies, transforme la périphérie en cœur, l’innervant peu à peu.
Il n’est pas question ici de nier que, le temps aidant, les techniques de contrôle se perfectionnent, et rendent la surveillance de l’Internet plus aisée. Mais en aucun cas cela ne signifie que le cloisonnement du cyberespace est une fatalité.
Certains régimes développent leurs propres réseaux, implémentant des techniques de contrôles, surveillant chaque nœud, et faisant naître un internet à leur image. Cette tendance risque de conduire à un renouveau des frontières, qui retrouveraient ici leur but de premier de pare-feu. Mais parler de cette voie en des termes absolutistes et fatalistes, est un abus de langage qui pourrait bien se révéler autoréalisateur. Cela équivaut également à faire insulte à toutes les voies alternatives (Commotion Wireless, Freedom Box, Pirate Box) qui, anticipant la tendance réactionnaire de certains Etats, œuvrent chaque jour pour défendre une certaine idée de la liberté de communication.
Si le risque de la transformation de l’Internet en espace contrôlé, frontiérisé, est réel, il n’est pas une certitude mathématique. En parallèle peut exister, voire dominer, la liberté de communication totale basée sur les réseaux ad-hoc. L’universalisation plus que la démocratisation.

Sociologie du chaos

L’hétérogénéité du cyberespace a souvent été louée en raison de son caractère rassembleur. De vieux manifestes annoncent la fin des nationalités, et l’avènement d’une existence virtuelle, indépendante des préoccupations classiques (raciales, linguistiques, religieuses, et donc culturelles). Pour certains, cette utopie a vécu ; pour d’autres, il vaut encore la peine de se battre pour elle.
Ce qui caractérise les premiers est une incapacité à comprendre le chaos, l’attractivité du désordre. Pour beaucoup de hackers le plaisir réside dans la méthode plus que dans la raison. Le comment plutôt que le pourquoi. Et s’il est évident que les mentalités ont évolué depuis les premiers pas du Net (individualisation à outrance, mort des communautés de savoirs), cette fascination qu’opère le chaos, au sens d’absence d’ordre (et non de désordre), est toujours vivace dans le cyberespace.
Il n’y a qu’à voir les actions du groupe Lulzsec, qui n’avaient pour autre but que de jouir de l’amusement généré par le déroulement d’une opération, et non dans son succès. Cela va bien plus loin que le simple proof-of-concept ; la seule justification à tous ces piratages médiatisés était méthodologique : ils l’ont fait parce qu’ils le pouvaient.
Au-dessus s’ajoutent des considérations plus politiques que philosophiques, comme la conviction que toute information doit être librement accessible à chaque citoyen. Mais au final, ce mélange original entre libertarisme, libéralisme, marxisme et anarchisme est unique dans l’histoire des idées. Et si le réel agit sur le cyber, en tentant de le structurer pour le contrôler, la réciproque est également vraie ; en témoigne l’essor de mouvements politiques comme le Parti Pirate. Un monde ne se fond pas dans l’autre ; les deux s’interpénètrent et s’influencent mutuellement.
C’est bien pour cela que tout raisonnement dans l’absolu ne peut être que réducteur. Très loin de la vision bipolaire d’un cyberespace en devenir, qui ne serait que classicisé (donc contrôlable) ou libéralisé (donc anarchique), il est probable que, comme toujours, la réalité s’inscrive dans une voie intermédiaire ; une voie où les deux visions précédemment décrites cohabiteraient, et où chacune lutterait pour sa suprématie.

Unicité conceptuelle

Il n’est de frontières que sémantiques. Le fait que l’on ait recyclé des concepts classiques dans le monde virtuel, par le très subtil ajout systématique du préfixe cyber, ne légitime en rien la vision du cyberespace comme excroissance du matériel. Un activiste n’a que peu de choses en commun avec un hacktiviste ; sans compter que l’on a déjà vu la difficulté qui existe à penser en termes de but quand le cheminement importe plus que le lieu d’arrivée.
L’Internet est un espace à part, unique. La volonté de rationalisation, humaine, ne peut ôter à certains de ses concepts fondateurs leur indépendance vis-à-vis du monde réel. Mais cette réalité historique est susceptible d’évolution, et l’unicité conceptuelle du Net n’est pas éternelle. Au final, il importe donc moins de tenter de saisir une réalité nécessairement volatile que de se demander : que souhaitons-nous qu’Internet soit ? Un espace d’expression libre et chaotique, une alternative à certaines contraintes du monde réel ; ou bien une agora contrôlable et contrôlée, transposition virtuelle de l’espace public réel ?
De nos actions et de nos choix dépendront nos libertés futures.
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