ANALYSES

Argentine : De quoi la réélection de Cristina Kirchner est-elle le signe ?

Tribune
1 novembre 2011
Par Elise Frixtalon, journaliste indépendante basée à Buenos Aires

Avec près de 54% des votes, Cristina Kirchner a distancé d’un écart confortable de 37 points son premier adversaire, le socialiste Hermes Binner. Le dirigeant du Frente Amplio Popular , ancien gouverneur de la province de Santa Fe, a obtenu 16.98% des votes. Seconde force électorale, quatrième représentation parlementaire avec 22 sièges, la définition de son espace politique et le développement de son assise nationale lui seront nécessaires pour s’imposer dans le temps. La journaliste Laura Vales estime que le candidat Binner devra soigner trois composantes de son pouvoir pour les prochains rendez-vous électoraux en 2013 et 2015 : sa base dans l’État de Santa Fe, son bloc de députés et son image, dans un pays dont « la tradition politique est celle d’un leadership individuel » (Página 12, édition spéciale du 24 octobre 2011). Le parti historique de l’opposition, ou parti radical, conduit par R. Alfonsín, fils de l’ancien président, est quant à lui arrivé troisième avec 11.10% des voix. Entre les résultats des Primaires Ouvertes Simultanées et Obligatoires publiés le 14 août dernier et les résultats des présidentielles du 23 octobre, le parti d’H. Binner s’est imposé comme un recours au parti présidentiel et à l’opposition conservatrice du parti radical. Les résultats des autres formations candidates mettent en exergue la dilution des idées péronistes dissidentes incarnées par A.R. Saá (7.96%) et E. Duhalde (5.98%) tout comme celle de la gauche trotskyste menée par J. Altamira (2.33%). Le parti Coalición Cívica dont la dirigeante, E. Carrio, est une ancienne radicale, n’a pas su mobiliser plus de 1.85% des voix.

Cristina Kirchner revitalise les différentes forces de gauche au sein de son parti et s’inscrit dans la tradition péroniste « nationale et populaire ». Au triptyque du général Perón caractérisé par «la souveraineté politique, l’indépendance économique et la justice sociale », le couple présidentiel Kirchner a ajouté la défense des droits humains et l’inclusion régionale. Cristina Kirchner fédère les mouvements militants des classes moyennes et des classes populaires. Elle mobilise de plus un acteur social qui n’a pas connu la dernière dictature : une jeunesse en pleine floraison. Pour la première fois de son histoire, l’Argentine vit une « longue séquence péroniste » (W. Curia, Clarín, 24 octobre 2011), initiée en 2003 avec Néstor Kirchner, poursuivie en 2007 et 2011 par sa femme. La disparition brutale de l’ancien président, le 27 octobre 2010, bouleverse les ambitions d’un couple qui aurait pu se maintenir au pouvoir pendant seize années, faisant s’alterner leurs mandats afin de contourner l’interdiction constitutionnelle de briguer plus de deux mandats successifs.
La mort du leader, figure inconnue à une échelle nationale jusqu’à son élection (due à la défection de l’autre candidat péroniste, Carlos Menem), modifie la communication de l’équipe de campagne de Cristina Kirchner. Vêtue de noir lors des cérémonies et rassemblements politiques, se référant sans cesse à son mari défunt, se réappropriant l’image tragique du couple incarné par Juan Domingo et Eva Perón, Cristina Kirchner sait capitaliser la perte de son époux. Le 27 octobre 2011, soit un an après la crise cardiaque de Néstor Kirchner et quatre jours à peine après sa réélection, elle inaugure un mausolée pour lui rendre hommage à Rios Gallegos tandis qu’une statue de bronze est dévoilée devant le Congrès. Place de Mai, les différents mouvements de soutien à la présidente défilent, portant affiches, photographies et ballons gonflables à l’effigie du président. De nombreux sympathisants se réunissent, une bougie entre les mains alors que la ville est déjà crépusculaire. Face au Cabildo, ils composent deux rangs en forme de « V ». Un « V » historique et symbolique, celui du général Perón en exil entre 1955 et 1973. Cette lettre est l’initiale des verbes espagnols « vuelve » et « vive » (pour « Perón revient ! », «Vive Perón ! » ), un signe de la main que s’adressaient les militants. Dans l’imaginaire collectif argentin, la figure de Néstor Kirchner semble acquérir la dimension d’un Perón.

Ce même 23 octobre, la présidente a été confortée au Parlement dans le renouvellement de la moitié de la Chambre basse et du tiers de la Chambre haute. Sur 257 sièges de la Chambre basse, les députés kirchnéristes et leurs alliés en ont obtenu 131, soit la majorité absolue. C’est une victoire écrasante pour cette avocate du sud patagon, ancienne sénatrice de la province de Santa Cruz, députée de la province de Buenos Aires, Première dame entre 2003 et 2007 puis enfin présidente. Certains détracteurs voyaient en elle la marionnette de son époux. Soutenue par la volonté populaire, elle démontre que la déligitimation sexiste de son action politique est nulle et non avenue.
Selon Sandra Russo, journaliste et biographe de la présidente, Cristina Kirchner offre enfin un prénom au kirchnérisme. Il y a un an pourtant, sa reconduite à la tête de la magistrature suprême est loin d’être acquise. Elue en 2007 avec 45.29% des voix, elle affronte le camp de l’opposition l’année suivante. Pendant cinq mois, un conflit l’oppose aux grands propriétaires terriens lorsqu’elle soumet à un projet de loi la hausse de 10% des exportations de soja et de tournesol. Désavoué par le vice-président Juan Cobos, le projet est finalement débouté. En 2009, les résultats des élections législatives placent le Front pour la Victoire en minorité au Congrès. La même année, la loi 26-522 ou « Loi des Médias », réforme le panorama audiovisuel en limitant la puissance des oligopoles et en ouvrant les fréquences aux concessions. Promouvant les créations nationales selon un système de quotas, accordant une représentation aux réalisations indépendantes et instituant une Autorité Fédérale des Services de la Communication Audiovisuelle , la loi renouvelle le cadre médiatique hérité de la dictature. Elle est vivement dénoncée par le principal groupe de presse, Clarín, détenu par E. Herrera de Noble, qui voit s’amoindrir ses intérêts. La « Loi des Médias » favorise la pluralité des expressions. Mais elle peut aussi tendre à uniformiser le récit audiovisuel en lui conférant un cachet gouvernemental.
Opposition médiatique et partisane, désaveu dans son propre camp, industrie agroalimentaire ulcérée par la hausse des prix des exportations : à l’automne 2009, Cristina Kirchner est créditée de 35 points dans les sondages des instituts argentins OPSM et ConsultoraeQuis. Une victoire aux présidentielles semble compromise. Mais la présidente bénéficie de trois paramètres : une conjoncture économique favorable (une croissance à 8%, un chômage à 7.2%, une diminution du taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, respectivement à 17% et 5%) principalement due aux revenus de l’industrie du soja, à une opposition dénuée d’un contenu programmatique fort et à la disparition brutale de son époux. Elle parvient à faire du veuvage un outil de communication et de capitalisation des votes.

Dimanche 23 octobre, dans l’un des salons de l’Hôtel Intercontinental, évoquant une « nuit empreinte de joie et de tristesse » , Cristina Kirchner salue la mémoire de son mari. Comment oublier celui qui, par sa disparition, l’a fait renaître en politique ?

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