ANALYSES

Le psychodrame de la crise financière de l’été 2011, révélateur du caractère décentré du débat politique

Tribune
26 août 2011
Le comble du déphasage se trouve chez ceux qui, en plein cataclysme et dette de l’Etat, parlent de la retraite à 60 ans pour la France, ou encore du fait que les politiques ne doivent pas être dictées par le marché. Il est difficile pour un citoyen de s’y retrouver. Or, ce que l’on est en droit d’attendre d’un responsable politique est qu’il soit en mesure d’analyser une situation, de fixer un cap et de trouver des réponses, et non pas d’être vendeur de chimères et d’illusions ni de jouer le seul rôle de pompier ou d’énoncer des effets d’annonce pour rassurer les marchés.

Il importe de rappeler cinq faits sur lesquels des accords semblent possibles:
- Le surendettement des Etats, des ménages et des entreprises et l’accumulation des dettes publiques avec un déficit américain de 9% du PNB, une dette japonaise de plus de 200% du PIB ; celles de la Grèce, de l’Italie, de l’Irlande, du Portugal, et des Etats-Unis proches de 100% ou celle de la France de 84,7% (contre 12% en 1980) et un déficit public de 7,1% du PIB. Les pays de l’Orga nisation de coopération et de développement économiques (OCDE) vivent au-dessus de leurs moyens et hypothèquent le futur.
- Les pays de l’OCDE (États-Unis, Europe) connaissent une faible croissance et un chômage élevé, avec des perspectives au mieux de taux de croissance inférieurs à 2 % pour les Etats-Unis et à 1% pour l’Europe.
- La nervosité des marchés financiers, alimentée par des rumeurs et des comportements alternant euphorie et dépression, témoigne d’une crainte des créanciers mais également de comportements irrationnels et de jeux spéculatifs.
- Pour éviter la contagion de la crise en 2008 après la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers ainsi qu’une crise systémique, les gouvernements et les banques centrales des pays de l’OCDE avaient transformé une grande partie de la dette privée en dette publique, avec un taux d’intérêt très bas, évitant l’effondrement de la valeur des actions. Ils n’avaient toutefois pas pu enclencher une reprise économique durable.
- Il y a à nouveau risque de credit crunch . L’imprudence des banques puis l’impudence de leurs profits et de la rémunération des traders ont aujourd’hui décrédibilisé la majorité des grandes banques. Or, la perte de confiance et la vulnérabilité conduisent à un risque de rétrécissement du crédit et de hausse des taux de prêts et à des effets récessionistes. Il suffit de quelques informations ou rumeurs propagées pour que l’excès d’euphorie conduise à un excès de comportements dépressifs. Il est évident que malgré la notation de Standard and Poor’s , il n’y a pas de risque de défaut de paiement des Etats-Unis dès lors que le règlement des dettes se fait en dollars émis par la Réserve fédérale des Etats-Unis (FED) et que les risques bancaires ne sont pas à la hauteur des chutes de leur valeur boursière.

On a vu ressurgir, avec un relai des politiques, les vieux débats économiques. L’ orthodoxie libérale privilégie le surendettement de l’Etat dépensier, l’échec des politiques de relance et d’injection des liquidités avec une croissance de 30% de la dette publique des pays de l’OCDE en pourcentage du PIB depuis 2008. Elle préconise le retour aux équilibres en laissant jouer les lois et les sanctions du marché, en évitant le hasard moral, en acceptant les faillites et en ajustant les économies au risque de casser la croissance et d’émeutes sociales. Selon la nouvelle orthodoxie , les banques ont un statut spécifique impliquant, en cas de choc exogène et de risque élevé, l’intervention des banques centrales et du Trésor afin d’éviter les effets domino et les faillites en cascade au risque de l’aléa moral. Il faut, dès lors, renforcer les règles micro prudentielles (Bâle 1, Bâle 2, Bâle 3). Lorsque les risques d’effets domino sont évités, il s’agit de revenir à une concurrence porteuse d’innovations et d’accroître la transparence et les règlementations minimales.
Au contraire, selon le Keynésianisme , en incertitude radicale du fait de l’irrationalité des acteurs, du rôle des rumeurs et des comportements mimétiques, la maîtrise du risque est impossible et l’État doit être le principal réducteur d’incertitude. Face aux marchés non régulateurs, aux trappes à liquidité et à la spéculation, facteur d’instabilité et d’économie de casino, les politiques monétaires sont insuffisantes. Il y a besoin de politiques fiscales et de relance de la demande par des politiques de dépenses publiques. La logique spéculative doit céder la place au long termisme des investisseurs.

Le contexte actuel est toutefois aujourd’hui éloigné de ce monde keynésien des années 30 au moins de cinq points de vue :
- Il n’y a pas d’excès de l’épargne et la demande effective globale est insuffisante, sauf en Chine ; l’excès de la demande permise par le crédit, à commencer par les Etats-Unis et qui s’est manifesté par des bulles des prix des actifs, correspond à un excès de l’offre, notamment en Chine.
- On note une disjonction entre la mondialisation du capitalisme et les régulations politiques qui demeurent nationales. Le pouvoir des spéculateurs, des hedge funds , des fonds souverains, des paradis fiscaux, de l’évasion fiscale des transnationales et le rôle des agences de notation dominent. Le capitalisme financier s’étend sans tutelle de gouvernance politique et au détriment du secteur directement productif. Les territoires nationaux sont insérés dans des chaînes de valeur mondiales, sous contrôle des firmes transnationales, rendant illusoires le patriotisme ou le protectionnisme national.
- Le système mondial est également en voie de multipolarisation avec l’émergence de nouvelles puissances et le basculement de la richesse et de la puissance. Les pays hors OCDE représentent la moitié du PIB mondial en PPA, contre 40% il y a dix ans. L’accumulation des réserves de change se traduit par équilibre de la terreur (la Chine détient 1200 milliards de dollars de dette américaine). L’accroissement des IDE en Asie a été de près de 70 milliards de dollars au cours des 7 premiers mois de 2011. Globalement, les pays industriels vivent à crédit (excès de la demande) alors que les pays épargnants sont caractérisés par un excès de l’offre. Le premier monde industriel met en place des politiques budgétaires restrictives, alors que les pays émergents adoptent des politiques monétaires restrictives face aux pressions inflationnistes (appréciation de la monnaie, hausse du taux d’intérêt) mais dans l’ensemble sont plutôt bénéficiaires de la crise des pays de l’OCDE. Dans un capitalisme mondialisé, le dumping social et environnemental est un facteur de mise en concurrence des territoires avec souvent délocalisation et pertes d’emplois pour les pays matures.
- L’architecture internationale, héritée de la seconde guerre mondiale et exprimant le pouvoir du premier monde, n’est pas en phase avec l’émergence de nouvelles puissances, le basculement de la richesse et de la puissance, les différentiels de croissance, le déplacement du centre de gravité du capitalisme. La construction européenne n’est pas à la hauteur de la nécessité d’une Europe puissance. Mais la sortie de l’euro ferait exploser la dette extérieure et supposerait une dévaluation conduisant à une forte chute du pouvoir d’achat.
- Le modèle d’accumulation du premier et du second monde émergent n’est pas compatible avec la rareté des ressources non renouvelables de la planète. Le modèle carboné, gaspilleur des ressources naturelles, produisant des biens à cycles courts n’est pas supportable dès lorsqu’il concerne plus de 10% des « nantis » et qu’il est en passe de concerner 30% de la planète. La crise systémique actuelle de 2008-2011 est, ainsi, la première mondiale : elle est globale, monétaire, financière, économique, sociale et environnementale.

Quelles sont les pistes permettant de recentrer le débat politique ?
Les politiques devraient prioritairement articuler les réponses dans les différents domaines monétaires, financiers, économiques, sociaux et environnementaux. Les réformes fiscales n’ont plus de sens dans un seul pays du fait de la mobilité des capitaux et de l’évasion fiscale : les réponses sont celles de la fiscalisation des transactions de change et des mouvements de capitaux vers les paradis fiscaux. Les réformes monétaires , à défaut de la création d’un prêteur en dernier ressort mondial, supposent a minima des accords entre les grandes puissances à l’image des accords de Plazza entre le Japon et les États-Unis. Les réformes financières imposent des agences de notations publiques sur base de fondamentaux ; un rôle croissant du Fonds européen de stabilité financière créé le 21 juillet 2011 avec rachat par la banque centrale de titres étrangers, et généralisation des euros obligations. « La rigueur aux Etats ; la relance à l’Union européenne ». Trois maîtres mots devraient servir à guider les réformes du système financier : transparence, crédibilité restaurant la confiance et régulation. Les affaires Kerviel, Madoff, Lehman Brothers, la fuite en avant de l’endettement public et aujourd’hui les notes de Standard and Poor’s ont auprès des opinions des effets dévastateurs. Or, il y a nécessité du crédit, de la finance. Les banques ne doivent pas être diabolisées, mais ceci suppose un comportement à la fois moins imprudent et impudent : utiliser l’argent bon marché pour des investissements à haut rendement avec cercle vertueux de la croissance et de la hausse des recettes publiques. L’impôt progressif est un moyen, la transformation de l’épargne courte en épargne longue, la mise en place de systèmes financiers pour les TPE et PME est une priorité. La réduction du déficit budgétaire est aussi un objectif à atteindre, mais son taux dépend notamment des taux de chômage des pays et des marges de manœuvre pour éviter un ajustement par le bas. Dans des économies de plus en plus duales entre les gagnants de la mondialisation et ceux qui sont menacés, les nécessaires gains de compétitivité, d’innovation et de soutien aux grands groupes et à leurs réseaux de sous-traitants doivent s’accompagner de protections des réseaux de PME et de services de proximité générateurs d’emplois, ainsi que d’aménagement du territoire. Les mesures globales de type 35 heures ou retraite à 65 ans ne peuvent qu’accroître l’économie duale.

Le rôle des politiques devrait également permettre de délimiter les échelles d’intervention. Certaines concernent évidemment le niveau national , tels la réduction de dépenses publiques superflues ou l’accroissement des recettes publiques (limiter les niches fiscales, supprimer l’exonération de la TVA) pour limiter la dette et le déficit public. D’autres se situent au niveau régional, notamment européen : communautarisation de la dette, harmonisation fiscale, dépenses militaires et diplomatiques, communautariser le fédéralisme budgétaire de l’Europe, la mutualisation des dettes.

Les pouvoirs financiers peuvent gagner contre l’euro dès lors que la BCE se limite aux seules questions de liquidité et non de solvabilité des États, ce qui impliquerait une autorité budgétaire et fiscale. D’autre doivent se situer au niveau mondial . La crise n’est pas mondiale. Elle concerne les pays de l’OCDE dans un capitalisme mondialisé caractérisé par de fortes asymétries. Elle accroît la puissance et la richesse relative des émergents malgré leurs politiques monétaires restrictives pour juguler l’inflation. Elle a des effets différenciés sur les pays les plus pauvres, exportateurs de produits primaires, du fait de la grande volatilité et différenciation d’évolution des prix (depuis l’explosion des cours de l’or à l’effondrement du prix du coton et à la baisse du prix du Brent ou des produits alimentaires). Elle conduira à une baisse des aides publiques, des transferts des migrants et des prêts privés de la part des pays de l’OCDE, avec incertitude sur les relais des émergents. La question pour les pays de l’OCDE n’est pas celle de la démondialisation, illusoire et très coûteuse, mais de la régulation du capitalisme financier et de la protection de certains secteurs et territoires menacés. La question n’est pas la sortie de l’euro, mais la mise en place d’un fédéralisme budgétaire européen en phase avec la politique de la Banque centrale européenne (BCE).

Le rôle des politiques devrait, enfin, permettre de différencier les temporalités . Il ne s’agit pas de jouer les pompiers, mais de prévoir. Les politiques devraient rappeler que la globalisation et l’instantanéité des marchés ne sont pas en phase avec les délais, les compromis, et les espaces d’application des décisions politiques. Les réactions politiques sont lentes par rapport à l’instantanéité des flux financiers, mais courtes par rapport aux enjeux écologiques. De plus, elles sont soumises aux aléas des cycles électoraux. La question d’une règle d’or face à la dette n’est non pas celle des équilibres annuels mais celle de l’échéancier intertemporel, voire intergénérationnel. Elle supposerait, comme pour les questions écologiques, la mise en place de centres d’analyse et de décision chargés, au-delà des clivages partisans, des arbitrages intertemporels. Au delà de l’écume des flux macro économiques et financiers, quels sont les mouvements en profondeur ? La priorité de colmater les brèches ne doit pas se faire aux dépends des réformes structurelles devant prendre en compte le déplacement du centre de gravité du capitalisme mondial et les impasses du modèles de développement.

*Co-auteur de « Les Suds dans la crise » en coédition avec Pierre Salama, Paris, A. Colin, Revue Tiers Monde, 2010.