ANALYSES

Amérique latine, le nucléaire bouscule les pays émergents

Tribune
21 mars 2011
Par [Jean-Jacques Kourliansky->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=kourliandsky], chercheur à l’IRIS
La part du nucléaire dans la production énergétique latino-américaine est marginale, de l’ordre de 2 à 3%. Il n’y a en Amérique latine que six centrales en fonctionnement sur les 439 répertoriées dans le monde. Deux sont en Argentine, Atucha , au nord de Buenos Aires, et Embalse , au centre nord du pays près de la ville de Córdoba. Elles fournissent un petit peu plus de 6% de l’électricité produite. Les Brésiliens ont trois centrales en activité qui produisent 3% de l’électricité. Toutes sont situées dans l’Etat de Rio. Le Mexique, enfin, a une centrale en activité près de Vera Cruz, connue sous le nom de Laguna Verde .

Plusieurs pays ont annoncé ces dernières années leur intention de diversifier leur production électrique en recourant au nucléaire. Les trois pays ayant une expérience en la matière, Argentine, Brésil et Mexique, ont signalé de nouveaux projets. D’autres, Chili, Uruguay, Venezuela ont eux manifesté leur volonté d’entrer dans le cercle des pays dotés de centrales nucléaires. Les raisons des uns et des autres relèvent de logiques énergétiques communes. Chili et Uruguay importent la totalité de leurs besoins. Le recours au nucléaire est apparu aux gouvernants de ces pays comme une option permettant de réduire la dépendance à l’égard d’une source fossile en voie de raréfaction, et de plus en plus chère. Mexique et Venezuela, et dans une mesure moindre Brésil, énergétiquement autonomes et exportateurs, sont conscients du caractère non pérenne de cette réalité. Le nucléaire leur est donc apparu comme une option de précaution. Tous bénéficiant d’une conjoncture économique exceptionnelle et inédite, étaient en mesure de programmer ces investissements. Leurs capacités financières étant connues, les grandes entreprises énergétiques, notamment celles de l’Espagne (Enel) et de l’Italie (Iberdrola), freinées dans leurs activités par les désinvestissements nucléaires décidés par Madrid et Rome, ont proposé leurs services.
La catastrophe nucléaire en cours au Japon a sensiblement refroidi cet enthousiasme. Au Chili, victime de fréquentes perturbations sismiques, un débat a d’ores et déjà été ouvert par l’opposition. Il en va de même en Argentine. Une commission spéciale d’enquête a été demandée par un certain nombre de députés brésiliens, de toutes tendances. José Sarney, président de la Chambre, a déclaré, « qu’avec ce problème au Japon, il va nous falloir prendre le temps de la réflexion ». L’urgence est d’évidence au rapatriement des nationaux résidant au Japon. La Colombie, le Mexique ont affrété des vols spéciaux. Le Chili s’est mis d’accord avec la Colombie, tout en précisant que le recours à ce type de vol ne donnera aucun droit au retour dans les mêmes conditions. L’heure est aussi pour ceux qui disposent de centrales aux annonces concernant la sécurité. L’Autorité argentine de régulation nucléaire a très vite indiqué qu’ « en Argentine, un accident du type de celui survenu au Japon est impossible ». On a entendu le même son de cloche au Mexique. « Laguna Verde fait partie », selon la Commission nationale de sécurité nucléaire, « des centrales électronucléaires aux meilleurs standards internationaux de sécurité ». Seule au Brésil, la Commission nationale de l’énergie nucléaire a de façon plus sincère déclaré que les autorités vont « poser la redéfinition des plans d’urgence nucléaire ».
Les pays dotés de centrales, Argentine, Brésil et Mexique sont membres du G-20. Leurs gouvernants ont de longue date constaté que nucléaire civil et nucléaire militaire sont de fait associés au pouvoir mondial. Ayant renoncé volontairement à l’arme atomique, en paraphant le traité de Tlatelolco, les « émergents » d’Amérique latine avaient fait le choix du nucléaire civil avec une arrière pensée politique et diplomatique. La défense du droit de l’Iran à enrichir son uranium, par les pays émergents d’Amérique latine, relevait en 2010 de considérations autochtones. Le monopole technologique acquis et défendu par les puissances établies, contesté à l’Onu, contesté à l’OMC, l’était aussi sur ce terrain là. Le Brésil, en s’associant à la Turquie, pour donner une porte de sortie honorable à l’Iran en mai 2010, défendait son droit de maitriser la totalité du cycle nucléaire, hors de toute dépendance. En août 2010, Argentine et Brésil ont négocié un accord de coopération nucléaire. « Parce que nous sommes tous les deux convaincus» avait commenté Cristina Kirchner, présidente argentine « que tous les pays ont droit à développer le nucléaire civil ». Quelques mois plus tard, en octobre 2010, le Venezuela signait avec la Russie un engagement nucléaire. « Oui, » déclarait à Rostov sur le Don le président Hugo Chavez, « nous allons développer le nucléaire au Venezuela, grâce à la Russie. Nous sommes libres, nous sommes souverains, nous sommes indépendants ».


Les circonstances présentes conduisent aujourd’hui à remettre en question les affirmations d’hier. Dilma Rousseff, chef de l’Etat brésilien, a fait part de « son extrême préoccupation ». « Nous sommes encore en période d’observation sur la question japonaise. Il conviendra le moment venu de faire une analyse plus profonde pour mesurer l’incidence de l’évènement japonais sur notre politique nucléaire ». Hugo Chavez a suspendu l’accord nucléaire avec la Russie avec la même célérité et les mêmes certitudes qui, hier, conduisaient à sa signature. « J’ai ordonné le gel des plans adoptés sur le développement du nucléaire civil », a-t-il annoncé en recevant des chefs d’entreprise chinois. « Je suis persuadé que la catastrophe japonaise va profondément modifier l’avenir du nucléaire dans le monde ».

Seul le chef d’Etat chilien, Sebastián Piñera, reste persuadé que la nucléarisation énergétique du Chili doit rester à l’ordre du jour. Recevant Wataru Hayachi, ambassadeur du Japon, il a justifié la signature « d’accords sur le nucléaire avec la France et l’Argentine et bientôt avec les Etats-Unis », par la nécessité d’assurer une diversification pour le Chili de ses ressources énergétiques. Une réflexion sur l’opportunité du nucléaire, fût-il civil, est pourtant bel et bien ouverte chez ceux qui ces derniers temps étaient les plus allant, Brésil et Venezuela. Elle croise le malaise tout aussi récent provoqué par le pari d’une alliance sud-sud avec le monde arabe, déstabilisé par les revendications démocratiques des populations. Décidément l’émergence, pas plus que la puissance, n’est un chemin linéaire.
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