ANALYSES

L’Amérique latine bouscule l’ordre international au Proche-Orient

Tribune
21 décembre 2010
La Bolivie, le 17 décembre 2010, après le Brésil, l’Argentine et avant l’Uruguay vient en effet d’annoncer qu’elle reconnaissait l‘Etat palestinien. Le président Lula dans une lettre adressée le 3 décembre à son homologue palestinien, Mahmoud Abbas lui a écrit la chose suivante : « Par l’intermédiaire de cette lettre le Brésil reconnaît l’Etat palestinien dans ses frontières de 1967 (..) La reconnaissance de l’Etat palestinien répond à la conviction brésilienne que le processus de négociation entre deux Etats cohabitant pacifiquement et en sécurité est le meilleur chemin pour la paix au Proche Orient» . L’Argentine, le 6 décembre, a elle aussi officiellement indiquée qu’elle reconnaissait la Palestine « comme Etat libre et indépendant » , dans les limites des frontières de 1967. Le Fatah, parti du président de l’Autorité palestinienne a aussitôt commenté, qu’il s’agissait là « de messages forts de soutien au droit du peuple palestinien à la liberté et à l’indépendance et de rejet de l’occupation israélienne de la terre palestinienne » .

Ces initiatives ne sont pas le résultat de décisions de circonstance. Elles s’insèrent dans un processus inscrit dans la durée. Le Brésil dispose d’une représentation diplomatique à Ramallah depuis 2004. L’Argentine a ouvert la sienne en 2008. La Bolivie avait suspendu ses relations diplomatiques avec Israël en 2008, après l’opération militaire de Gaza. Mahmoud Abbas a visité plusieurs pays d’Amérique du sud en 2009. Le chef d’Etat brésilien Lula da Silva a effectué une visite officielle à Ramallah et à Jérusalem, la première jamais effectuée par un responsable de son pays au Proche Orient, en mars 2010. L’Autorité palestinienne et l’Uruguay ont officialisé leurs relations bilatérales en avril 2010. L’Argentine, le Brésil, le Chili, le Mexique et le Venezuela, avaient condamné en mai 2010 l’attaque israélienne sur la flottille qui avait tenté d’apporter une aide matérielle aux Palestiniens de Gaza. Leurs gouvernements l’avaient exprimé chacun dans son style, mais la condamnation, commune, avait été franche et publique. Celle du Brésil avait été sans doute la plus énergique : « Le gouvernement brésilien a reçu avec consternation (..) l’annonce de l’attaque israélienne à l’un des bateaux de la flottille qui apportait une aide humanitaire internationale à la Bande de Gaza. Le Brésil condamne en termes véhéments l’action israélienne, compte tenu du fait qu’elle n’avait aucune justification militaire » . Le gouvernement chilien de Sebastian Piñera avait également « condamné l’usage de la force (..) particulièrement dans ce cas survenu dans les eaux internationales, à l’origine de morts et de blessés (..) dans des navires (..) qui apportaient de l’aide humanitaire » . Le Mexique avait de la même manière « condamné de façon énergique l’attaque réalisée par les Forces armées d’Israël dans les eaux internationales contre des bateaux au caractère civil qui cherchaient à apporter une aide humanitaire aux habitants de la Bande de Gaza ». Le Venezuela de Hugo Chavez avait sur un mode plus incisif « condamné énergiquement le massacre brutal commis par l’Etat d’Israël contre les participants d’une flotte de la Liberté (..) qui tentaient d’apporter une aide humanitaire au peuple palestinien de Gaza, soumis au blocus criminel imposé par l’Etat d’Israël» . Ces pays auxquels s’étaient joints Cuba, le Nicaragua et l’Uruguay avaient voté au Conseil des droits de l’homme des Nations unies la proposition de résolution exigeant l’ouverture d’une enquête internationale.

L’émergence économique, l’aisance nouvelle acquise par les pays d’Amérique latine, largement épargnés par la dernière crise économique internationale, ont des conséquences de plus en plus perceptibles sur la marche du monde. L’intrusion latino-américaine dans les affaires du Proche-Orient mal vécue par Israël et les Etats-Unis en est aujourd’hui l’une des expressions diplomatiques les plus spectaculaires. Il y a en a eu d’autres. Comme tout récemment la proposition de médiation sur le dossier iranien faite par le Brésil avec la Turquie. Ou en 2003 la contestation réussie du rôle de la Triade (Etats-Unis, Japon, Union européenne) au sein de l’OMC sur initiative du Brésil, de l’Afrique du sud et de l’Inde. Des réseaux intercontinentaux ont été tissés ces dernières années entre latino-américains, arabes, africains et asiatiques. Depuis 2005, par exemple, Ligue arabe et Sud-américains se retrouvent à intervalles réguliers. Equateur et Venezuela ont un dialogue suivi avec leurs partenaires arabes de l’OPEP. Au nom d’une parenté puisant dans un courant d’émigration ancien, Syrie et Liban ont été approchés avec succès par plusieurs pays sud-américains. Le Mercosur a signé un accord de libre-échange avec l’Egypte. Il a décidé le 17 décembre 2010 d’ouvrir une négociation avec l’Autorité palestinienne afin de conclure un traité commercial. Le chef d’Etat brésilien Lula da Silva a effectué une visite officielle à Ramallah et Jérusalem, la première jamais effectuée par un responsable de son pays au Proche Orient, en mars 2010.

Le rôle international majeur joué par les Etats-Unis et certains pays européens, est aujourd’hui contesté au Proche-Orient comme dans d’autres parties du monde. Les raisons de cette levée de bouclier n’ont rien de particulièrement surprenant. Les peuples et pays soumis à une tutelle extérieure et aux effets d’une relation inégale, s’engouffrent dans la brèche, quand elle se présente, de nature à leur permettre de retourner cette situation. Or depuis plusieurs mois, les Etats-Unis et l’Europe, sont affaiblis par une crise économique durable, embourbés militairement comme éthiquement en Afghanistan, fragilisés par une instabilité parlementaire et gouvernementale croissante. La montée en réseau des pays émergents a trouvé sur le dossier du Proche-Orient l’occasion de signaler un nouvel état des lieux internationaux.
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