ANALYSES

Wikileaks : la fin d’une époque

Tribune
1 décembre 2010
Ceux qui s’attendaient peut-être à de véritables scoops seront donc certainement déçus d’apprendre simplement que les responsables politiques américains estiment que Sylvio Berlusconi est incompétent, que Nicolas Sarkozy est autoritaire, que Vladimir Poutine est un mâle dominant, ou encore que l’Iran n’est pas franchement le meilleur allié des Etats-Unis… En bref, rien de ce que l’observateur faisant preuve d’un minimum de bon sens n’a été en mesure de déceler il y a déjà bien longtemps, à moins de faire preuve d’une étonnante naïveté. Les Etats arabes qui craignent l’Iran ? Là non plus, rien de franchement nouveau. Hillary Clinton qui souhaiterait s’inspirer des époux Kirchner, présidents successifs en Argentine ? Là encore, on se doutait un peu que l’ancienne First Lady avait des ambitions autres que d’occuper un bureau à Foggy Bottom. La Chine qui prend ses distances avec Pyongyang et s’agace des provocations perpétuelles de son voisin ? Il suffit de regarder les déclarations officielles côté chinois (pas besoin de Wikileaks pour ça) pour constater que c’est une tendance forte de ces dernières années. Tout cela ne donne pas franchement envie de lire les 250.000 documents…

Si ces informations font pchiiit quant à leur contenu, comment alors expliquer la réaction à la fois affolée et violente de ceux qui sont mis en cause, au premier rang desquels les responsables de la diplomatie américaine ? Madame Clinton, qui s’était déjà exprimée il y a quelques semaines avec véhémence contre Wikileaks à la suite des révélations sur l’usage de la torture en Irak (là aussi, pour le scoop, on repassera…), sous-entendant que le fait de révéler de telles pratiques serait plus dangereux que d’en autoriser l’exécution (voir mon précédent texte sur le sujet, avec la vidéo de la réaction de Madame Clinton), a cette fois dénoncé le caractère dangereux de la divulgation de ces secrets. Le paradoxe Wikileaks serait ainsi le décalage incroyable entre la nature des informations communiquées et l’ampleur que le phénomène semble prendre, avec des poursuites judiciaires à la clef, et un émoi qui ferait presque oublier qu’il se passe quand même des choses importantes en ce moment sur le terrain des relations internationales, avec une crise en Corée du Nord et un sommet sur le climat à Cancoon ! Certaines réponses sont même gênantes. Ainsi, le Secrétaire à la Défense américain Robert Gates a déclaré que la divulgation de ces informations est dangereuse, en ce qu’elle est une entrave au travail des Etats-Unis et de leurs alliés en matière de promotion de la démocratie et de la transparence. Il faudrait donc, si on comprend bien, laisser l’opacité des grandes démocraties telle quelle, celle-ci étant la meilleure garantie de transparence. Ça fait presque sourire. On comprend bien le fond du message de Monsieur Gates, mais gageons qu’il aurait pu être plus inspiré, au risque de paraître franchement ridicule (on attend presque avec impatience un futur document dévoilé sur Wikileaks dans lequel le Secrétaire à la Défense sera « commenté » par ses collègues de l’administration Obama). Voilà en tout cas qui indique assez clairement le désarroi dans lequel les Etats-Unis se retrouvent, ne sachant pas comment réagir face à une attaque qui n’en est pas vraiment une, mais qui cause des dommages considérables.

Car là est le problème. Tout l’intérêt de l’affaire Wikileaks résiderait dans l’interprétation qui est faite des documents révélés (en relations internationales, les perceptions l’emportent la plupart du temps sur les faits), mais aussi sur les réactions consécutives à ce « 11 septembre médiatique », comme l’a remarqué de façon outrancière (est-ce une surprise ?) le gouvernement italien. Soit Washington décide de punir Wikileaks et son fondateur Julian Assange, et risque de ce fait de perdre tout son crédit de grande démocratie modèle (après tout, pour quel crime pourrait-on accuser Wikileaks ?) et d’essuyer des critiques aussi rapides que cinglantes (on entend d’ici les remarques moqueuses à Pékin…), soit les dirigeants américains choisissent de laisser faire, au prétexte que la transparence est une condition indispensable à la démocratie (et prenant donc au mot Monsieur Gates), et si l’image des Etats-Unis en sera moins affectée, c’est toute une mécanique qui sera à revoir, celle de la diplomatie et de la pratique du pouvoir en général telle qu’elle sont proposées par les puissances occidentales. Difficile après un coup pareil de continuer à pratiquer la diplomatie de la même manière, ou plus exactement de conserver un semblant de crédibilité auprès des différents interlocuteurs, les Etats dits voyous en tête, mais aussi les diplomates de l’ONU, pour ne prendre que deux exemples. A terme, on peut même estimer que c’est tout une machine diplomatique qui va totalement modifier son mode opératoire, et marquer ainsi la fin d’une époque.

De même, et malgré de multiples déclarations de soutien qui se veulent rassurantes, la confiance que les alliés de Washington placent dans la puissance américaine et sa fiabilité risque d’être durablement ébranlée par des fuites orchestrées par un jeune militaire désœuvré de 23 ans ! On savait les Etats-Unis exposés comme toute autre puissance à des adversaires asymétriques dans les conflits armés, on savait aussi que les choix de Washington sont parfois hautement discutables, on est en revanche cette fois abasourdis par l’amateurisme total de la première puissance mondiale, qui confirme bel et bien que le mythe de Big Brother pouvant épier tout le monde et verrouiller les informations dont il dispose n’est décidément qu’un fantasme. « C’est un échec énorme de notre communauté du renseignement, de notre Département de la Défense », a même estimé Peter Hoekstra, premier représentant républicain à la Commission de la Chambre sur les renseignements, se montrant très critique du système de protection des données confidentielles.

Dernier point enfin, Wikileaks a annoncé disposer d’une quantité importante d’autres documents portant pêle-mêle sur la Russie, une banque américaine, ou encore l’industrie pharmaceutique, qui seront mis en ligne (sauf décision de justice contraire si les Etats-Unis choisissent finalement la voie « dure » et parviennent à interdire le site) prochainement. On attend d’ailleurs avec impatience de voir si ces révélations seront cette fois plus intéressantes. Et le succès incroyable d’Assange, que certains nomment déjà le « Robin des bois des temps modernes » (de manière d’ailleurs aussi excessive que ses détracteurs) avec plus de scoops en trois ans que le Washington Post en trente, a donné des idées à d’autres hackers, qui rêvent de la même gloire. On pourrait ainsi à l’avenir voir ce type de pratiques se multiplier. Là encore, nous assisterions à la fin d’une époque, les diplomates et responsables politiques étant désormais sur le qui-vive, et par voie de conséquence certainement moins enclins à communiquer avec leurs confrères en dehors des rencontres officielles, au risque que des fuites les mettent à nu. C’est une certaine idée de la diplomatie et de la pratique de la politique étrangère qui risque de disparaître. Faut-il s’en réjouir ou au contraire le déplorer ? Chacun a sa petite idée sur la question. Mais là pourrait être le principal changement résultant de cette affaire Wikileaks qui n’a visiblement pas fini de faire parler d’elle.

Barthélémy Courmont est Docteur en science politique, directeur associé, sécurité et défense, à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, chercheur associé à l’IRIS et rédacteur en chef de la revue Monde chinois. Il vient de publier 'Géopolitique du Japon' aux éditions Artège.


Article publié en partenariat avec Global Brief.

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