ANALYSES

Elections présidentielles en Afghanistan : un second tour en vue, à moins que…

Tribune
21 octobre 2009
De quoi, après un long et complexe recomptage supervisé par la commission électorale (Electoral Complaints Commission) – une instance sous l’autorité de l’ONU –, abaisser le total des voix portées sur sa candidature sous la barre des 50% (49,67%) ; au grand déplaisir de ce dernier et de ses supporters ; à la grande joie des partisans de son challenger, le Dr Abdullah Abdullah (31% des voix après recomptage).

Quels sont les enjeux de ce 2eme tour et …aura-t-il seulement lieu ?

Ce second tour, en effet, aura-t-il seulement lieu ? 17 jours ; moins de trois semaines séparent donc cette annonce de la tenue du second tour du scrutin ; un terme à maints égards très insuffisant, beaucoup trop court. Quand on se rappelle que les autorités onusiennes et la majorité des observateurs étrangers avaient jugé, après des mois de préparation, que ces élections étaient « un casse-tête logistique sans équivalent », « le scrutin le plus compliqué jamais organisé », on ne peut qu’être surpris de l’optimisme des autorités. Dans ce pays de violence et de chaos, où 400 incidents et attaques avaient été répertoriés le 20 août dernier, alors que l’hiver est sur le point d’envelopper les reliefs, déployer en un temps si court une telle logistique – pour ne pas parler du défi d’assurer la sécurité minimale à son bon déroulement… – relèvent plus de la fantaisie que de la raison. C’est bien la Constitution afghane qui impose ce délai congru entre les deux tours ; mais tout de même…

D’ici là, il n’est pas interdit de penser que face à cette réalité matérielle, à ces contingences logistiques et sécuritaires si particulières, les principaux intéressés façonnent « à l’afghane » une sortie de crise honorable, ménageant les apparences, les susceptibilités des uns et les ambitions des autres…Notons encore que les errements relevés lors du vote du 20 août (fraude, infractions, etc.) demeurent parfaitement reproductibles lors de la prochaine échéance… En toutes hypothèses, des deux protagonistes à pouvoir encore briguer la Présidence, le chef de l’Etat sortant est désormais celui qui a le plus à perdre ; c’est aussi celui disposant de plus moyens (étatiques…). Jouant gros sur ce scrutin, il n’est pas le moins du monde disposé à laisser facilement le champ libre à son adversaire. On ne peut s’empêcher d’anticiper une bien petite place réservée aux « meilleures pratiques » dans le déroulement équitable et fair-play de cet éventuel second tour….

L’hypothèse d’un « ticket » Karzai-Abdullah, association des contraires, fait-elle du sens ?

On ne peut exclure cette piste, fort possible dans le contexte tendu actuel, à défaut de paraître viable à moyen terme ; la cohabitation de la carpe et du lapin, du Pachtoune et du Tadjik, de l’individu à l’aura écornée et de celui à la popularité ascendante (mais loin de faire l’unanimité), présente toutes les caractéristiques de l’association superficielle non-pérenne. Certes, « sur le papier », ce tandem des contraires réunirait dans une même équipe les deux principaux courants d’opinion de l’échiquier politique contemporain. De quoi en théorie satisfaire – un certain temps - une partie de l’opinion et plaire aux grands acteurs extérieurs (cf. Etats-Unis, OTAN), fébriles devant tant d’incertitudes et de blocages pesants. Cependant, à moins d’un miracle, on voit mal ces deux rivaux travailler à nouveau ensemble (2), fut-ce au profit d’un Afghanistan taraudé par les tourments et à quelques pas d’un gouffre profond…


Le « puzzle ethnique » afghan


Compte et décompte des voix (scrutin du 20 août)


Dans quelle mesure la communauté internationale a-t-elle pesé sur les derniers évènements ?

De tout son poids, pour dire le moins. L’annonce des résultats du recomptage des voix mettait en scène le Président sortant Karzai, reconnaissant, les dents serrées, la nécessité de respecter la lettre de la Constitution et d’organiser (bien malgré lui) un second tour ; à ses côtés, le sénateur américain John Kerry (3) et une haute autorité onusienne, Kai Eide : ces derniers n’étaient pas sur la photo pour le seul plaisir esthétique. De Gordon Brown au Président Barack Obama, du Secrétaire général de l’OTAN à l’Elysée, sans omettre la Secrétaire d’Etat américaine Hillary R. Clinton, les « invitations » à se plier au verdict des urnes et d’un recomptage des bulletins de vote n’ont cessé d’être adressées en direction du camp Karzai, le locataire démocrate de la Maison-Blanche laissant notamment entendre que si « surge » américain il devait y avoir dans les mois à venir, cela ne pourrait se concevoir que dans un cadre institutionnel clair, aplani ; pas question de dépêcher et d’exposer plusieurs milliers de GI supplémentaires dans un chaos politique ; celui sécuritaire suffit déjà amplement….


Quel est l’état d’esprit de la population afghane face à cet imbroglio politique tout d’abord, et plus généralement, vis-à-vis de la détérioration préoccupante de la situation sécuritaire ?

A la différence du précédent scrutin présidentiel (2004) où elle s’était déplacée nombreuse (4), la population afghane a largement boudé le 1er tour de l’élection ; moins de 40% des inscrits se sont déplacés vers les bureaux de vote. La « seule » menace d’une sanction promise par les talibans aux votants n’explique pas tout ; nombreux étaient les Afghans à expliquer ne « pas croire » en ce scrutin, qu’il était « joué d’avance », « organisé par les Etats-Unis pour leur favori Karzai ». Pléthoriques étaient encore ceux à avouer leur déception face aux promesses non tenues de l’équipe présidentielle, à ne plus croire en son discours, à douter à la fois de ses compétences comme de son intégrité. Il est vrai qu’après 8 années d’une gestion - certes terriblement délicate – du Président Karzai, durant lesquelles les écrans de promesses diverses dissimulèrent souvent une montagne… d’immobilité et de déception, on serait échaudé à moins…

Les développements observés ces deux dernières années, témoins de l’extension de la présence et de la défiance des talibans non plus dans leurs seuls place-fortes et bastions traditionnels (cf. le sud ; provinces de l’Est) mais de plus en plus vers les provinces du nord et du centre, l’édifiante facilité des terroristes à perpétrer des attentats à répétitions dans les secteurs « théoriquement » parmi les plus sûrs du pays (cf. Kaboul), le dénuement évident des autorités face à cette affliction, les limites ou les désillusions liées à la présence de 100 000 soldats étrangers (5), n’ont pas contribué à alléger le cœur des Afghans, à leur faire entrevoir des lendemains meilleurs. Un fatalisme patent, une désillusion marquée, sont des sentiments très palpables aujourd’hui. 8 ans après la chute du régime taliban du Mollah Omar, après tant de conférences internationales organisées sur la reconstruction de l’Etat afghan – construction tout court serait du reste plus juste… -, tant de promesses de d’investissements, tant d’efforts domestiques et étrangers engagés, tant de personnes et d’entités investies, le constat s’avère d’une profonde tristesse.

(1) Le 1er tour du scrutin présidentiel a eu lieu le 20 août 2009.
(2) Le Dr Abdullah a été le Ministre des Affaires étrangères de l’administration Karzai entre 2001 et 2006, avant de démissionner.
(3) Le Sénateur Kerry aurait eu pas moins de 20 heures de discussions – négociations serrées avec Hamid Karzai, étalées sur 5 jours, pour convaincre ce dernier d’accepter le verdict du recomptage…
(4) 70% des inscrits sur les listes électorales avaient pris part au vote.
(5) Troupes de l’OTAN et celles de l’opération + Enduring Freedom.